Art

Le chanteur de Jeunes Militants Campagnards

Huang Yan-Lin
| No. 3 | Posted on 18th Aug 2016

Aux entreprises qui ont créé la richesse,
prenez soin de l’île de Formose.
Et surtout, vous, aux hauts fonctionnaires,
sortez de votre cellule et écoutez attentivement…

Jeunes Militants Compagnards - Où est le bonheur ?

Il est assez inadéquat de restreindre la musique des Jeunes militants campagnards à des mouvements paysans uniquement. En effet, elle est inspirée du chagrin du peuple rural taïwanais. Les musiciens expriment leur indignation contre le gouvernement et les entreprises par l’intermédiaire de chansons plus ou moins virulentes. La portée de ces musiques est très large, elles peuvent traiter de la pollution marine dont certains villages subissent les frais comme de problèmes relevant du nucléaire ainsi que d’autres sujets environnementaux. Une chose est claire : les auteurs de ces chansons veulent savoir comment vivre sur l’île de Formose avec dignité.

Un expatrié rapatrié : retour après 17 bombes 

« J’ai grandi dans les champs. Quand j’ai eu l’occasion de partir étudier dans une ville, je me suis dit : je n’y retournerai plus jamais ! » dit A-Da, le chanteur du groupe. Pour lui, c’est le hasard qui le fit partir de la campagne ; et c’est aussi le hasard qui le fit revenir. « Quand j’étudiais à l’université, je me voyais plus tard dans la classe moyenne et je rêvais de vivre à Taïchung pour toute ma vie », dit-il avec un éclat de rire. « De vivre au centre ville, d’avoir une maison et une voiture à moi, d’avoir un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne. » Cependant, la rencontre avec Yang Ru-Men, le bombardier au nom du riz, lorsqu’il travaillait dans un café après ses études, a complètement bouleversé sa vie.

Les dix-sept bombes de Yang furent un rappel de son identité campagnarde. Il commença à observer les problèmes auxquels la terre de Formose se confrontait et à réfléchir à comment y vivre. « Comment être heureux ? se demandait-il. Est-il possible de l’être si nous habitons avec pollution et appauvrissement du sol ? Il ne faut jamais oublier que les êtres humains sont aussi des animaux. De l’eau propre, de la terre fertile et de la nourriture saine constituent leurs besoins de base. ». Ainsi sa réflexion commença-t-elle, à partir de la terre, des villages, des vies humaines et des besoins primitifs : « De quoi ai-je besoin ? »

Il se mit alors à composer. Sa guitare devint le véhicule de ses paroles. Il chantait sur les lois agricoles, l’expropriation dont furent victimes beaucoup de paysans, ou bien encore sur la pollution environnementale, entre autres sujets. Il voulait émouvoir les Taïwanais par la musique et eut l’opportunité de chanter pour les Fronts des villages taïwanais. Depuis, sa voix résonne au cœur même des mouvements paysans.

« C’est seulement à la campagne que j’arrive à me sentir affranchi de toutes contraintes. » C’est ainsi qu’A-Da perçoit sa vie. « C’est-à-dire que je peux décider de ma vie moi-même, sans me soucier de pressions extérieures, explique-t-il. Lorsque l’on vit à la ville, on est en quelque sorte modelé par les gens autour. Et il n’est même pas question de parler de liberté dans un tel contexte ! [...] Je me fiche bien de posséder une villa, car je sais que je peux améliorer ma maison de campagne  » Cette démarche n’entre pas en contradiction avec sa volonté de vivre une vie meilleure, au contraire. Plutôt que de rester en milieu urbain et de subir les pressions et formatages que cela impose, il préfère la liberté que lui offre la campagne où son bonheur peut s’épanouir.

Je veux du « rock taïwanais » !

« Je mourrais sans musique ! » a déclaré A-Da.

La jeunesse d’A-Da a été fortement influencée par le rock occidental, c’est donc sans surprise que son parcours musical commença par la création d’un club de rock quand il était à l’université. « Je veux que, dans cinquante ans, lorsque les gens entendront du rock taïwanais, ils le reconnaissent tout de suite », dit-il. Le rock occidental est un genre que le monde entier sait identifier alors qu’il n’existait pas il y a à peine 70 ans. Son ambition ? Créer un « style taïwanais » dans un pays où le rock ne fait pas encore partie du paysage musical.

A-Da souhaite également que sa musique soit un reflet des histoires des personnes ayant vécu sur l’île. Mais ce qu’il souhaite transmettre avant tout ? « De la réflexion ! » répond-il sans hésitation.

Selon lui, l’esprit critique est une lacune de la société taïwanaise. Dans un système d’éducation où sont mises en valeur l’efficacité et les réponses standardisées, les gens ne sont plus en mesure de réfléchir et d’argumenter. Ses études de philosophie lui ont ouvert les yeux sur la nécessité de la discussion et de la réflexion pour trouver un sens et une réponse à toute problématique. C’est pour cette raison que ses chansons sont aussi réalistes qu’ironiques. Elles sont un vecteur pour aider son audience à poursuivre une réflexion qui les mènera à l’établissement de leurs propres valeurs et au développement de leur propre point de vue critique.

Huit ans ont passé depuis la création du groupe Jeunes militants campagnards. Huit ans de tournées, de concerts dans des grandes villes ainsi que des petits villages à Taïwan, dans des écoles et à de nombreuses manifestations. A-Da est marqué par le fait que, après avoir écouté ses musiques, beaucoup d’étudiants commencent à développer de nouvelles idées et souhaitent faire changer les choses. « La musique n’a aucun impact physique, mais c’est une force qui accompagne. » Après avoir grandi avec du rock occidental, A-Da est ravi que sa musique puisse jouer un rôle dans la vie des autres.

L’esprit du rock, c’est de vivre comme il faut

Il se déplace souvent à l’aide d’une camionnette transportant des enceintes, une guitare et d’autres instruments pour faire des concerts dans des champs après la récolte ou dans des cours de maisons. Après les concerts, il vend ses CDs, boit avec les paysans, et profite de la vie campagnarde. « Comment faire de la sociologie ? Grâce à la Taiwan Beer  ! » déclare-t-il. Ses tournées lui ont permis de toucher au plus concret du problème. Il a pu ainsi faire sa part d’expériences personnelles et d’observations en étant au cœur du terrain : vieillissement démographique, exode de la jeunesse, inégalité de développement entre villes et villages. Il a pu en être le témoin direct au contact des populations concernées.

Selon lui, ce sont l’éducation et le gouvernement qui endoctrinent la population et qui contribuent à la propagation de l’image d’une campagne sous-développée qui fait partie de l’imaginaire commun taïwanais. Contrairement à l’image positive donnée de la ville, qui est associée à la modernisation et à la progression. C’est aussi pour cela que des terrains sont exploités de manière inappropriée au nom du développement. La façon dont A-Da considère la terre est plus proche de celle des aborigènes, la terre nous appartient à tous, et nous nous devons, en tant qu’êtres humains, de la respecter, car elle nourrit les vies.

Sur ses nombreuses années passées à chanter, A-Da rapporte souvent le fait suivant : « Les paysans ne comprennent point ce que je veux faire, mais ils pensent que j’ai raison. D’un côté, les paysans approuvent ma reconnaissance envers la terre, mais en même temps, ils pensent, assez contradictoirement, que l’agriculture n’a pas de futur, que seulement les ineptes exercent un travail agricole. » A-Da précise qu’il est temps de changer cette vision. On ne devrait pas stigmatiser un village par rapport à une ville, tous deux ont la même importance. Assez souvent, il complimente les villageois : « Vous êtes superbes ! C’est à votre style de vie que j’aspire. J’apprendrai beaucoup de vous. » Et les villageois sont surpris et dubitatifs, ne pouvant pas y croire.

Rajeunir la campagne : créativité, passion et patience

Quant à l’image de la vie à la campagne, A-Da essaie de décrire : « On peut avoir des bars et des cafés à la campagne, tout comme à la ville. Il faut que les jeunes aient envie d’y vivre et qu’ils y aient un avenir professionnel, que ce soit exercer un travail agricole ou gérer une auberge de jeunesse. Ce qui compte c’est de garder une cohérence en ce qui concerne la terre, l’écologie, la culture et l’histoire, et de vivre avec tout cela. »

A-Da concède également que les conditions prévalentes à la concrétisation de cette utopie ne sont pas encore réunies. C’est cette génération de jeunes qui va les créer. Dans le livre intitulé Les jeunes militants campagnards et leurs amis, beaucoup de jeunes expriment leur passion envers leur terre et tentent de raviver les villages. Ils veulent faire des villages taïwanais un endroit où les jeunes pourront retourner, vivre et se reposer.

« Ramener des gens à la campagne n’est pas une chose facile. Mais il faut des pionniers », dit A-Da. Avec ses amis, ils s’exhortent mutuellement : « On ne peut échouer. On doit améliorer nos vies, ainsi les gens auront envie de se joindre à nous quand ils verront comment on vit. » Lorsqu’un système viable sera établi, les gens retourneront à la campagne. Mais ce processus doit être réfléchi et éviter une médiatisation qui mercantiliserait son projet. Un retour à la vie rurale ne doit pas être le résultat d’un effet de mode selon A-Da.

Pour réaliser ses rêves, il a déménagé à Er-Shui, dans le comté de Chang-Hua, en ce début 2015. Il envisage d’ouvrir une auberge de jeunesse tout en continuant à composer. « Après l’âge de 30 ans, je n’ai plus la force physique nécessaire pour participer aux mouvements sociaux. Il n’est même plus question de faire des nuits blanches ! Ce que je pense bon de faire maintenant, c’est d’intégrer et d’appliquer ces idées dans ma vie quotidienne. » Dans son livre, il a écrit aussi, « qui se met à agir fera tourner le monde ».