Culture

Le temps retrouvé

Chen Kwai-so
| No. 1 | Posted on 17th Aug 2016

Au cours de l’été 2012, j’ai eu la chance de pouvoir effectuer un séjour d’échange de deux mois dans l’atelier de tissage d’un village aborigène Atayal : le village Bulaubulau, du comté de Yilan, à Taïwan. Parmi les seize communautés d’aborigène taïwanais, cette dernière est en effet réputée pour ses talents de tissage traditionnel.

Ce village a une histoire. Il regroupe sept familles Atayal, ici réunies par Saye, une Atayal mariée avec Wi-lang, un Taïwanais qui n’est pas d’origine aborigène. « La vie de la montagne me manque ; la famille, la nature, le calme, tout me manque », lui confiait Saye, à l’heure de leur retraite. Elle lui proposa alors de retourner dans son village natal, dans le comté de Yilan, et il accepta. Mais que faire dans les montagnes ? Comment y survivre ? Ils songèrent alors à se consacrer à une activité artisanale traditionnelle, mais le temps passe parfois plus vite que les nuages dans le ciel, et les traditions aborigènes, interdites sous la domination japonaise, étaient en voie de disparition. Seule la mère de Saye, une femme de plus de 80 ans, avait conservé en mémoire quelques bribes des techniques de tissage traditionnel, tel qu’il était jadis pratiqué dans ces sept familles. La confection des fils, les matières, les teintures comme le tissage étaient en effet à l’origine entièrement manuelles. C’était le trésor de ce village et il ne donnait lieu à aucune commercialisation. Patiemment, étape par étape, ils ressuscitèrent cet artisanat traditionnel : quelles plantes choisir ? comment effiler leurs fibres, créer et y apposer les teintures, adopter l’ancienne technique de tissage, qui se caractérise par l’emploi de deux couleurs ? Chaque fois que l’atelier expose les tissus, les visiteurs constatent à quel point ce trésor retrouvé est en harmonie avec le paysage montagneux qui l’entoure.

Le métier à tisser est particulièrement intéressant à observer. Il contraint la tisserande à s’asseoir par terre pour réaliser le tissage. À l’aide d’une ceinture en corde et de deux barres adaptées, elle tient les fils de chaînes et tend ses jambes droites afin de maintenir la distance nécessaire à la bonne mise forme du tissage. Ce métier à tisser est nommé «Toantoan » car, lorsqu’il fonctionne correctement, il génère un ronronnement phonétiquement homonyme. Imaginons une scène de la vie d’autrefois : une forêt silencieuse parsemée d’oiseaux, une jeune fille en train de tisser devant une maison, ce bruit doux et régulier que propage un vent léger... Une fois installée, la tisserande doit néanmoins travailler au moins trois heures sans se lever pour tenir la bonne forme du tissage. C’est une épreuve pour les jeunes filles Atayal.

Dans la tradition, la femme Atayal doit maîtriser l’art de tisser avant de se marier. Le jour venu, elle choisit son œuvre préférée, la montre au prêtre qui l’interprète et la tatoue sur son visage : le front et les joues. Ce tatouage signifie qu’elle est devenue une adulte et pourra se marier parce qu’elle a la capacité de protéger sa famille et de la tenir au chaud. L’œuvre témoigne de la passion et de l’intelligence de la jeune femme : deux qualités très importantes au sein de la communauté Atayal. Si son œuvre n’est pas de qualité, elle ne recevra pas un beau tatouage.

Nous sommes habitués à vivre dans un environnement confortable, et très peu de gens pourraient de nos jours vivre au milieu de la nature. Surtout à Taïwan, où la chaleur, l’humidité, la pollution rendent la climatisation indispensable. Le jour de mon arrivée, je me suis immédiatement dit : « Ce village n’est pas à Taïwan ! » Je suis heureuse d’avoir trouvé cet endroit qui m’a permis de découvrir une ancienne culture taïwanaise oubliée. J’ai vécu ici pendant deux mois durant lesquels j’ai appris l’art de tisser tout en observant comment ces sept familles vivent en compagnie des araignées et serpents venimeux, dans cette montagne où ils cultivent fruits et légumes, et construisent des maisons pour leurs animaux domestiques. Parfois, ils accueillent des visiteurs, un maximum de trente personnes ayant réservé au moins trois mois à l’avance.

Taïwan est réputé pour ses produits industriels « Made in Taiwan » qui sont exportés dans le monde entier. Mais qu’en est-il de nos origines, de nos traditions ? J’aime la culture aborigène parce que je suis certaine qu’elle est née à Taïwan, qu’elle est le produit de la rencontre entre cette île et ses premiers habitants. Il faut écouter leur histoire, que les ancêtres font circuler en chansons.