Histoire

Le fils du pirate et le façonnement de l'histoire taïwanaise

Sun Yu-Jung
| No. 5 | Posted on 19th Aug 2016

L’île de Taïwan ayant connu de nombreuses colonisations et de multiples changements de pouvoir, l’enseignement de l’histoire a de tout temps été le champ de batailles idéologiques. Un personnage occupe une position clé dans les trois différentes narrations de l’histoire de Taïwan. Il s’agit d’un certain fils du pirate, Tēnn Sîng-Kong (Koxinga), dont le père était chinois et la mère japonaise. De ce fait, il symbolise pour certains un lien profond avec le Japon, pour d’autres le début de la sinisation de Taïwan. Son père et lui monopolisèrent le commerce entre le sud de la Chine et l’Occident au XVIIe siècle. Lorsque la dynastie Ming fut renversée, il chassa les colonisateurs hollandais pour installer son empire commercial à Taïwan.

Taïwanais, le peuple du Tenno

Ce ne fut qu’en 1683 que Taïwan se trouva sous l’influence chinoise. En 1895, lorsque l’Empire chinois perdit la guerre sino-japonaise, Taïwan devint une colonie japonaise jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Les Japonais ne désiraient pas seulement exploiter les ressources naturelles de l’île, mais faire également de Taïwan une base, une extension du Japon qui pourrait lui permettre de conquérir toute l’Asie. C’est pourquoi ils construisirent non seulement les réseaux de chemins de fer, mais fondèrent aussi de nombreuses institutions, dont l’éducation « nationale ».

À l’époque, les manuels scolaires délivraient la version officielle dans toutes les écoles, et l’on peut trouver la saga de ce fameux fils du pirate contée dans un texte qui suggère un lien causal entre ses contributions à Taïwan et son héritage japonais. En négligeant la gouvernance de l’Empire chinois à Taïwan, le texte se concentrait sur l’esprit japonais qui animait Koxinga lorsqu’il libéra Taïwan de l’Occident, le combat mené en vue d’une expansion commerciale étant présenté à l’instar d’une vision japonaise de la construction de Taïwan.

Taïwanais : authentiques Chinois, Chinois à Taïwan, ou nouveau peuple ?

En même temps que le Japon perdit la Seconde Guerre mondiale, il abandonna la gouvernance de Taïwan à la République de Chine. En 1949, celle-ci fut défaite par les communistes chinois, se replia à Taïwan, et consolida sa domination sur l’île en instaurant une nouvelle éducation nationale. Les manuels scolaires n’étaient une nouvelle fois édités que par le gouvernement, et le fils du pirate devint le héros d’une nation chinoise repliée à Taïwan pour libérer la « mère-patrie » de la domination étrangère. Présente dans les manuels scolaires jusqu’en 1999, cette version cultivait donc la vision d’une île de Taïwan « base arrière en vue de reconquérir la Chine ».

Premier président élu par un suffrage universel, Lee Teng-Hui leva le monopole gouvernemental du manuel scolaire. Cette politique permit aux maisons d’édition de publier différentes versions inspirées d’un tronc commun rédigé par l’État. Lorsque le président du parti indépendantiste, Chen Shui-Bian, fut élu, il inaugura un processus de « désinisation » de Taïwan qui toucha naturellement les programmes scolaires. Soucieux d’employer des mots considérés comme neutres, les manuels d’histoire de 2006 remplacèrent ainsi le terme « Père fondateur Sun Yat-Sun » par un simple « Monsieur Sun ». Selon le même principe, Koxinga n’avait plus œuvré au rétablissement de l’Empire chinois, mais fondé un royaume indépendant de la Chine.

Lorsque le président actuel, Ma Ying-Jeou, membre du parti nationaliste chinois qui fonda la République de Chine à Taïwan, prit le pouvoir, de nouveaux manuels scolaires furent édités, et le terme « gouvernance japonaise » fut en 2013 remplacé par « occupation japonaise ». En 2015, ce même gouvernement a initié une réforme encore plus profonde des programmes, qui provoque actuellement au sein de la société taïwanaise un débat violent et de nombreuses manifestations, le fils du pirate étant pour l’occasion redevenu dans les manuels d’histoire le héros de la Nation et l’instrument d’une volonté d’intégration de Taïwan à la Chine.

Le destin de notre fils du pirate n’est donc à l’évidence pas encore fixé. L’histoire de Taïwan fait-elle partie intégrante de celles de la Chine ou du Japon ? Ou met-elle en exergue la lente formation d’un nouveau peuple et d’une nouvelle nationalité ? La fin de l’histoire est encore à écrire.