Société

Quand le sushi rencontre la patate douce

Lin Chieh-An
| No. 1 | Posted on 17th Aug 2016

Le football est probablement le sport le plus populaire dans le monde, mais à Taïwan, les choses se passent un peu différemment. Si vous donnez un ballon de foot à un enfant taïwanais, il joue avec les mains, non pas avec les pieds. Si vous lui donnez une balle de tennis, c’est un lanceur de baseball qu’il va imiter, en imaginant que la balle qu’il envoie, toute puissante, fait retraire le frappeur. Si les Taïwanais sont passionnés par le baseball, c’est lié à une raison historique. Né aux États-Unis, le baseball est devenu populaire au Japon au début du XXe siècle, pendant que Taïwan était sous la colonisation japonaise. C’est ainsi que le baseball fut introduit sur l’île, et qu’au fur et à mesure, il est devenu le sport national de Taïwan.

Le baseball n’est pas le seul témoin du régime colonial. Dans le taïwanais, la langue véhiculaire à l’époque coloniale, on trouve une quantité étonnante d’emprunts lexicaux d’origine japonaise, que ce soit des mots quotidiens comme pēnn-īnn (hôpital) ou khang-pang (panneau) ou des « japonicismes » comme khi-moo-tsih (moral). Il y a même des emprunts lexicaux qui, dans le japonais, sont eux-mêmes empruntés des langues occidentales, comme ke-cha-ppu (ketchup), kho-ta (quota), ho-the-lu (hôtel), etc.

Pendant une cinquantaine d’années, Taïwan, ou île de Formose, fut sous la domination de l’Empire nippon. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, la politique d’assimilation fut durci et atteignit son apogée. Par exemple, le gouvernement colonial, avec le bâton dans une main et la carotte dans l’autre, essaya d’imposer l’identité japonaise aux autochtones en les forçant à japoniser les noms, à parler japonais et à se convertir au shintoïsme (religion traditionnelle japonaise). Suite à la défaite de l’Axe, le Japon se retira de Taïwan, ce qui mit fin à la politique d’assimilation. La société taïwanaise a cependant absorbé et fait sienne certaines coutumes japonaises. Ainsi, il ne faut pas s’étonner de voir des washitsus et des tatamis chez les Taïwanais, des sashimis apparaître comme entrée au repas de mariage traditionnel, ou beaucoup d’insulaires fréquenter l’onsen, un bain thermal japonais en hiver.

Malgré la colonisation, les Taïwanais, contrairement aux Chinois, ne montrent pas trop d’hostilité envers le Japon. La modernisation du pays par les Japonais pourrait en être une des raisons, dont l’intention d’origine, comme tous les colonisateurs, n’était qu’exploiter les ressources. Une autre explication serait un sentiment relativisé par rapport au régime qui a pris le pouvoir après. La discipline, la politesse et l’hygiène que le gouvernement colonial avait apprises jadis aux insulaires sont devenues aujourd’hui des valeurs fondamentales au sein de la société. Et ce serait la comparaison avec d’autres dominations vis-à-vis de ces critères que Taïwan dilue sa haine envers le Japon qui a laissé un bilan plutôt « positif ». En tout cas, l’histoire n’empêche pas les jeunes taïwanais d’embrasser la culture japonaise contemporaine, lorsque cette dernière s’exporte dans le monde entier.

L’ouverture de la société taïwanaise est exacerbée par son caractère insulaire. Les emprunts à la culture japonaise ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres, et la culture de l’île de Formose ne cesse d’évoluer au cours du temps. Certains éléments sont absorbés, d’autre oubliés sur les chemins de l’Histoire. Ainsi l’identité de ses habitants se modèle-t-elle.