Société

La philosophie exilée et l'île déracinée

Sun Yu-Jung Liang Chia-Yu
| No. 1 | Posted on 17th Aug 2016

Comment peut-on ne pas sentir chez soi alors qu’on n’est jamais parti ? Cette question me hante toujours. Car au long de l’histoire de ma chère patrie, Taïwan, chez les personnages taïwanais décrits dans tout genre de documents - que ce soit roman, poème ou autres - je retrouve souvent un sentiment répétitif à l’aide des métaphores du déracinement des plantes ou de l’expérience d’être orphelin. Un sentiment d’être exilé se trouve çà et là. Ce sentiment de déracinement, cependant, n’est pas totalement relié à l’exil physique de leur patrie, car il apparaît, semble-t-il, plus souvent chez les Taïwanais de souche ayant vécu sur l’île depuis plusieurs générations, plutôt que ceux qui y sont arrivés autour de 1949. Depuis longtemps, ce sentiment m’est incompréhensible, jusqu’au jour où je rencontre Simon Weil dans son livre « L’Enracinement », où elle décrit une France déracinée à plusieurs reprises et dessine un espoir d’une France enracinée.

Simone Weil était une philosophe française d’origine juive. Étant juive, Weil devait quitter la France pour assurer la sécurité de sa famille. Elle a passé quelques mois à New York avec sa famille, puis à Londres en 1942 pour participer à la France Libre. C’est dans ce contexte historique que L’Enracinement fut publié avec l’aide d’Albert Camus après la Seconde Guerre mondiale. Ceci était également son dernier texte. Elle mourut en 1943, en refusant d’avoir plus de nourriture que les Français sous le régime de Vichy.

L’identité juive attire peut-être plus notre attention, mais pour moi, le fait qu’elle soit d’origine alsacienne est aussi important. Car la cession de l’Alsace paraît peut-être moins sanglante que le massacre des Juifs ; elle ne déchire pas pour autant moins le peuple de sa racine. La racine joue un rôle décisif pour l’humanité selon Weil, car c’est à partir d’elle que nous bâtissons une identité, une culture, et encore, une civilisation. Elle explique ainsi l’importance pour l’homme d’avoir sa propre racine : « Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments de l’avenir. »

L’être humain, selon Weil, étant différent des plantes, n’a pas une racine déterminée naturellement. C’est pourquoi, quant à l’idée de l’enracinement, il ne s’agit pas de retourner au lieu de provenance au sens géographique. Au lieu de chercher un lieu géographique ou un mode de vie précis pour le tenir comme la racine d’un peuple particulier, ce que Weil entend par « enracinement », c’est de retrouver la conscience de la collectivité vivante qui englobe un passé collectif, un présent commun et projette un avenir de l’ensemble de la communauté.

L’homme forme par nature une racine, puisqu’il est un animal social qui organise une vie collective. Cependant, ce n’est pas pour cela que l’enracinement va de soi chez l’homme, car il peut à tout moment être déraciné par des forces intérieures ou extérieures. La France était déracinée pour Simone Weil lorsqu’elle écrit L’Enracinement. Le processus de déracinement n’a pas commencé seulement sous la domination du Troisième Reich, mais bien longtemps avant celle-là. Weil caractérise ainsi le déracinement : la maladie des peuples, imposée par un pouvoir étranger, dans le but de les éloigner de leurs racines.

Un peuple peut être déraciné de diverses façons, dont être envahi par un pouvoir militaire de l’extérieur est la plus simple. Pourtant, mis à part l’ennemi extérieur qui déracine le peuple par l’invasion, il existe encore l’ennemi intérieur qui arrache le peuple d’une vie collective en le faisant devenir des individus mécaniques comme de petites composantes d’une machine. La France était ainsi déracinée, à double titre. Les ouvriers étaient déracinés, exilés et réadmis « à titre de chair à travail » ; le peuple est déraciné car il n’apprend sa culture qu’en la considérant comme un moyen mais non plus une fin ; la nation ensemble est déracinée, car elle est dans la servitude d’une idéologie qui venait de l’extérieur.

Quant à Taïwan, n’est-il pas une victime parfaite de cette crise du « déracinement » selon Weil ? Lorsqu’on regarde l’histoire de cette île, on ne voit que des vaincus, la domination extérieure, la cession de l’un à l’autre, et enfin une identité nationale imposée. Les aborigènes taïwanais (dits Austronésiens) ont été successivement conquis par les Hans, les Néerlandais, les Mandchous, les Japonais, et enfin, les nationalistes chinois (le parti KMT). Et en 1949, la victoire du communisme en Chine a forcé le KMT à quitter la Chine et à se replier sur Taïwan. C’est un pays déraciné : le gouvernement déraciné déracine les habitants de Taïwan en leur imposant son imagination de l’État, et ces derniers ont été déracinés par les déracinés ! Comme le dit Simone Weil : « Qui est déraciné déracine »…

Ce n’est pas seulement le régime ou les lois qui viennent de l’extérieur qui « déracinent » les Taïwanais, mais aussi la notion de « patrie » : la République de Chine en tant que « vraie Chine » qui replie à Taïwan. Depuis, les Taïwanais identifient un pays imaginaire à son pays, ils identifient des histoires qui n’ont pas eu lieu sur leur territoire à leurs propres histoires, et ils ressentent la douleur d’un massacre qui n’a ni eu lieu sur leur terre ni fait d’impact direct sur eux.

Taïwan est une société immigrante, le déracinement fait peut-être partie de son essence. Cependant, cela ne veut pas dire que le peuple taïwanais ne peut pas avoir une racine commune parce qu’ils n’ont pas un passé commun. L’histoire est souvent considérée comme un ensemble inchangeable d’événements passés. Cependant, on continue à réécrire notre histoire, car l’histoire est en effet une imagination collective qui nous libère de la détermination du passé tout en nous permettant d’avoir de nouvelles possibilités à l’avenir.

Les Taïwanais contemporains sont peut-être confrontés à des difficultés d’avoir un lien continuel avec les Taïwanais dans le passé, mais nous pourrions être « enracinés » en refondant des valeurs communes à partir de notre vécu qui n’est peut-être pas longue mais certainement collective.