Culture

Dans de nouveaux souliers

Clara Philipp
| No. 8 | Posted on 3rd Nov 2016

J’ai eu la chance de vivre une expérience atypique, juste après l’obtention de mon baccalauréat. Boursière du gouvernement taïwanais, je suis partie faire une année de lycée dans un établissement pour filles, dans le district de Yilan, en famille d’accueil. En immersion complète, j’ai dû me plier aux règles vestimentaires locales.

La liste des fournitures de rentrée résumait la panoplie complète de l’élève taïwanaise : un uniforme et un sac aux couleurs de l’école, ainsi qu’une belle paire de souliers en cuir noir. Sur chacune de mes chemises, le tailleur broda mon numéro d’étudiante, mon nom et ma classe. Il me fournit également un pantalon et une jupe plissée noire qui descendait en dessous des genoux. Nous avions le droit d’acheter nous-même nos chaussettes à condition que celles-ci soient parfaitement blanches et couvrent nos chevilles. Nos chemises, dont nous ne pouvions ouvrir un bouton, devaient impérativement être rentrées dans nos pantalons et nos jupes. Il nous était défendu de porter du maquillage ou du vernis à ongle lorsque nous étions en uniforme, aussi bien à l’intérieur qu’en dehors de l’établissement. Les colorations capillaires étaient également interdites.

Chaque établissement scolaire emploie du personnel pour vérifier que les élèves se plient au règlement. Il n’était pas rare de les voir nous surveiller sur le chemin de l’école. Nous avions droit à des rappels à l’ordre dès que nous commettions un faux pas. Entre autres, on me fit une remontrance en public, diffusée au micro dans toutes les salles de classes, pour avoir adressé la parole à un élève du lycée pour garçons en sortant de la gare un lundi matin.

Malgré toutes ces contraintes, je garde de cette année un très bon souvenir. Les jeunes esprits prennent de malins plaisirs à défier les interdits. Jamais je n’avais vu de jeunes gens faire preuve d’autant de créativité pour arranger leur apparence. Il n’était pas rare de raccourcir la longueur de nos jupes à la lumière de lampes de poche dans nos chambres de dortoir, ou de glisser des lacets (que nous nouions autour de la taille) dans les ourlets de nos chemises pour donner l’impression que celles-ci étaient rentrées dans nos pantalons. Nous avions des pics d’adrénaline lors de l’inspection du matin, lorsque nous passions devant les gardiennes, les doigts croisés dans nos poches, priant pour que les retouches effectuées la veille passent inaperçues.

L’uniforme était un sujet qui unissait les élèves entre elles, dont nous débattions souvent avec le personnel de l’école, et dont nous étions finalement très fières. Peu après ma sortie de lycée, j’eus vent d’une agréable nouvelle : enfin, les élèves seraient autorisées à porter leur chemises à l’extérieur. Notre lutte avait porté ses fruits. Néanmoins, ceci me fit un pincement au cœur  : au fond, j’aimais peut être bien l’ancien modèle.