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Se libérer de l’uniformité : une histoire des mouvements sociaux lycéens à Taïwan

Les uniformes scolaires en Asie sont souvent une source de fantasmes, surtout en raison de l’image véhiculée par les mangas japonais.

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Le port de l’uniforme : égalité ou soumission ?

Récemment, le port de l’uniforme a été un grand débat au sein de la société taïwanaise. Cette tradition est pour certains, une bonne habitude estudiantine, mais pour d’autres au contraire, un symbole du totalitarisme.

 

Certains défenseurs du port de l’uniforme argumentent que celui-ci permet de renforcer la cohésion au sein de l’établissement scolaire. Selon eux, dans une telle tenue, les élèves ne peuvent être que fiers de représenter leur école, sentiment qui tend à favoriser les bons comportements. D’autres prétendent encore que l’uniforme élimine la différence sociale, car il uniformise tout le monde et efface toute trace éventuelle de distinction socio-économique. Autre argument relevé par les défenseurs : une fois devenu employé dans une entreprise, l’uniforme étant obligatoire, il n’y a pas de mal à s’y habituer plus tôt possible. Enfin, certains mentionnent également l’aspect pratique du port de l’habit. Ce dernier permet en effet d’identifier en un clin d’œil les élèves appartenant aux établissements et de repérer les intrus. La sécurité s’en trouverait augmentée.

 

De l’autre côté du champ de bataille, les détracteurs parlent au nom de la liberté d’expression et de pensée. Selon eux, l’uniforme symbolise l’autorité, et son port incarne la soumission et l’obéissance au supérieur. Ceci va à l’encontre des principes démocratiques, où la valeur de chacun est mise en première place. De surcroît, le fait d’imposer la jupe aux filles pendant l’été est considéré comme étant inadmissible aux yeux de certaines. Pourquoi ne peuvent-elles pas préférer le short ou le pantalon à la jupe ? Enfin, comme chaque école commande la fabrication de l’uniforme à une entreprise avec laquelle elle collabore directement, il n’est pas impossible qu’il y ait des cas de tricherie ou malversation. Le prix de l’uniforme n’est en effet pas toujours si abordable et sa qualité souvent médiocre.

 

Ceci dit, en août 2016, le ministère de l’Éducation a aboli le port obligatoire de l’uniforme. Les établissement scolaires ne pourront plus imposer la tenue aux élèves. Exception faite aux cérémonies où une tenue soutenue pourra être exigée, aux cours de sport où une tenue sportive est imposée et aux cours de travaux pratiques en laboratoire, où le port de la robe blanche est indispensable.

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Pourquoi Taïwan est-il un pays si montagneux ?

Avez-vous déjà vu des montagnes ? Bien sûr ! Qui n’en a jamais vues ? Mais pouvez-vous imaginer un pays dont deux tiers de la superficie est couverte de collines et de montagnes, qui continuent de s’élever en permanence ? Et bien c’est justement le cas de Taïwan, pays montagneux par excellence. D’où viennent les montagnes taïwanaises ? Comment se sont-elles formées ? Pour répondre à ces questions, il nous faut comprendre un peu de géologie.

L’île de Taïwan se situe justement entre deux plaques « tectoniques », et a émergé des mers il y a environ 5 millions d’années. Aujourd’hui, Taïwan « s’élève » toujours d’environ un centimètre par an ! Les mouvements tectoniques ont donné aux chaînes de montagnes taïwanaises, ainsi qu’à l’île elle-même, une orientation nord-sud. Le point culminant de l’île n’est pas très haut. C’est Yu Shan, appelée aussi montagne de Jade, à presque 4000 mètres d’altitude. Mais l’altitude moyenne des montagnes taiwanaises est impressionnante. Au total, il existe 268 sommets dépassant 3000 mètres d’altitude ! Parmi eux, certains ont été baptisés les « Cent pics de Taïwan ». Ces 100 sommets sont considérés comme les plus beaux et représentatifs par les randonneurs.

Outre la formation des montagnes, les mouvements tectoniques ont un effet autrement plus sensibles pour l’homme : les séismes. Tout comme chez les voisins japonais ou philippins, les tremblements de terre sont très fréquents à Taïwan. Cette configuration géologique particulière donne également lieu à une petite activité volcanique, et au jaillissement de sources thermales.

Taïwan est en effet un pays très montagneux, et compte tenu de sa petite surface, les dénivelés sont souvent très importants. Par conséquent, les cours d’eau taïwanais sont courts et raides. Les climats et les écosystèmes de l’île sont également très variés. Au niveau de la mer, on peut aller à la plage et profiter du soleil tout en buvant du lait de coco, mais quelques dizaines de kilomètres plus loin, il y a peut-être d’autres gens en haute montagne, qui marchent sur la ligne de crête, en évitant des lichens et des mousses glissantes !

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Une famille sacrée : Des divinités qui règnent au quotidien

Dans beaucoup de maisons à Taïwan se trouve un petit autel qui ne renvoie à aucune religion mais à une croyance folklorique. Cette croyance folklorique est d’abord la croyance des ancêtres, puis une croyance polythéiste selon laquelle des divinités règnent dans presque toutes les affaires du peuple au quotidien. On va au temple et prie pour la réussite scolaire, pour une relation amoureuse, pour un mariage, pour un bébé, pour une carrière, pour une bonne santé, et enfin, pour honorer les morts.

Lorsqu’il s’agit d’une croyance très proche de la vie du peuple, elle prend souvent une forme de religion qui influence fortement la société. Cela offre un terrain aux personnages « religieux » pour se mêler des affaires publiques et politiques. Dans l’ancien temps, comme les églises en Europe, les temples folkloriques étaient non seulement le centre des croyances d’une communauté, mais aussi une espèce de mairie omni-tâche, à construire des infrastructures locales. Ils géraient ainsi une grande partie des investissements et de l’argent qui circulait dans la communauté. Par conséquent, les temples folkloriques eurent beaucoup d’influence sur l’opinion publique,  la politique et l’économie locales.

Dans une communauté, les temples folkloriques sont souvent gérés par de grandes familles puissantes. Lorsque la croyance traditionnelle rencontre la politique moderne, on trouve parfois des personnages qui combinent les deux si parfaitement qu’ils créent un gigantesque pouvoir, franchissant toute les limites ! Parmi ceux-là, voici l’histoire la plus connue : celle d’une famille sacrée, qui règne sur le temple folklorique le plus important, qui ne perd jamais dans l’élection locale et qui contrôle la mafia de sa région. Il s’agit de la famille Yen et du temple Zhenlan de Dajia.

Le mot Zhenlan signifie « calmer les vagues ». Lorsque les activités maritimes étaient une routine chez les habitants insulaires, ce temple qui honorait la déesse maritime Mazu occupait une position clé. Cette famille légendaire est devenue dans ce contexte la trinité du représentant des dieux, du représentant législatif et de la tête de la mafia locale. Jusqu’à aujourd’hui, elle continue à mobiliser le peuple local par la croyance, et ne perd donc aucune élection. Elle continue à consolider son réseau par son pouvoir législatif et enfin à trafiquer son influence pour gérer des affaires « difficiles ». Une famille sacrée est ainsi devenue une sacrée famille invincible.

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Un Taïwan toujours colonisé ?

Si la colonisation peut être définie comme un déracinement du nom de l’État et de la Constitution, alors, depuis que le gouvernement national de la Chine a récupéré Taïwan en tant que représentant des armées alliées en 1945, Taïwan est entré dans sa 6e période historique de colonisation (après celles des Hollandais, des Espagnols, d’un « fils de pirate », de l’Empire Qing, et enfin celle des Japonais). On peut en effet parler de colonisation, car le nom de l’État et la Constitution en vigueur à Taïwan ne sont pas conformes à la situation taïwanaise. Ils sont d’ailleurs les dépositaires d’une idéologie irrédentiste chinoise.

La République de Chine est construite d’après une image « orthodoxe » de la Chine, selon une hiérarchie traditionnelle qui distingue, en fonction de la proximité géographique par rapport au cœur historique du pays, le central, le marginal et l’étranger. Bien que la référence à cette orthodoxie chinoise ne soit apparue qu’après qu’elle ait perdu la Chine continentale, la République de Chine tient depuis lors à la restaurer et à la consolider culturellement (par la langue et toutes les représentations d’une culture d’origine chinoise d’avant 1949) à Taïwan afin de justifier sa légitimité sur l’île. Cette hiérarchie culturelle dans la pensée est rapidement devenue une forme de discrimination contre ceux qui ne portaient pas cette culture officielle venant de Chine. Les langues qui étaient en usage à Taïwan furent interdites, et l’histoire de Taïwan considérée comme inutile et insignifiante. Ce n’est qu’en 2006 que l’histoire de Taïwan entra dans les manuels scolaires en tant qu’Histoire à part entière, et non pas en tant que fragments ne servant qu’à justifier un régime chinois à Taïwan.

La narration d’une histoire commune et la culture inhérente à cette histoire font partie des conditions nécessaires à la constitution d’une nation et d’un peuple. À Taïwan, pendant longtemps, plus de 80% des cours d’histoire se concentraient sur celle de la Chine, considérée comme l’histoire de la « patrie ». La logique du gouvernement était simple : nous sommes la République « de Chine », différente de la Chine communiste certes, mais quand même « de Chine » !

Le problème est que la narration de l’histoire dans la plupart des familles taïwanaises entre en conflit avec la version officielle enseignée par l’État. Cette invocation imposée d’une nation imaginaire est donc vouée dès le début à entraîner des conflits entre les citoyens d’origines ou de contextes sociaux différents, et empêche une véritable cohésion sociale.

Dans un certain sens, Taïwan restera toujours colonisé culturellement, tant que ce qui est fondé comme l’orthodoxie ou comme un « goût supérieur » ne s’intégrera pas à l’histoire commune des habitants. À travers les colonisations et les migrations de peuples différents, l’histoire de Taïwan s’enracine dans un mélange de cultures diverses. Cependant, l’hégémonie de la culture chinoise officielle impose une nationalité « chinoise-exilée-à-Taïwan » à tous les habitants de l’île.  

Ainsi, pour répondre aux aspirations légitimes à une nationalité proprement taïwanaise et non pas de « Chinois à Taïwan », la suppression de la position hégémonique de cette version de l’histoire est un devoir commun pour les insulaires qui cherchent à vivre ensemble.

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Réforme scolaire conduisant à un drame

En janvier 2014, le comité du programme scolaire du lycée, sous tutelle du ministère taïwanais de l’Éducation, a approuvé une « révision légère » sur le programme actuel du lycée. Cette mesure a provoqué un débat violent au sein de la société et aurait entraîné la mort d’un lycéen 18 mois plus tard.

La polémique se concentre principalement sur le programme d’histoire. D’abord, il s’avère que la procédure de la révision était défectueuse. C’est une initiative purement ministérielle, et des réunions et des auditions surprises ont été organisées afin de minimiser la force surveillante. Faute de comptes-rendus complets, il se pourrait que certaines conclusions des réunions en faveur de la réforme aient même été inventées. Ensuite, certains critiquaient aussi le manque du professionnalisme. Beaucoup de termes subjectifs ont été adoptés dans le nouveau programme afin de favoriser un point de vue spécifique. Enfin, on découvre également que la partie sur l’histoire taïwanaise a été retouchée à défaut de spécialistes. C’est notamment pour cette raison que 139 historiens ont signé une pétition s’opposant à la révision.

Bien que dénie le gouvernement, la société l’accuse de « lavage de cerveaux » chez les adolescents. Dans l’absolu, il est inévitable qu’un gouvernement choisisse de raconter sa version de l’Histoire à ces propres citoyens, afin de stabiliser son règne et son pouvoir. Or, dans le contexte taïwanais, ce choix de l’idéologie est aussi celui de l’identité nationale. Si l’État taïwanais porte le nom de la République de Chine aujourd’hui, c’est parce que c’est un régime chinois qui a perdu sa guerre civile en 1949 contre les communistes. Faut-il suivre la ligne historique du régime et considérer ses citoyens chinois ? Si les habitants de l’île de Formose et de ses archipels se considèrent taïwanais, c’est parce que le gouvernement pro-Pékin et le peuple ne partagent probablement pas la même mémoire. Quand le manuel scolaire et l’histoire du papi se contredisent, à qui faire confiance ?

Malgré le suicide d’un des leaders lycéens, le gouvernement refuse toujours de réviser sa démarche et n’accepte que la coexistence de l’ancien et du nouveau programmes. Mais lycéen ou pas, la narration de l’histoire de Taïwan devrait être déterminée par le peuple taïwanais qui continue à l’écrire. Cette lutte contre la modification des manuels scolaires n’a pas conduit vers une victoire. Cependant, la réflexion sur le rapport entre l’histoire et l’identité nationale est désormais mise en débat.

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Maman, quelles langues parles-tu ?

À la plupart des Français qui ont grandi dans un environnement monolingue, il peut paraître étrange de voir, dans une famille taïwanaise, les grands-parents, parents et enfants se parler dans des langues différentes. Qui plus est, s’ils n’éprouvent apparemment pas de difficultés pour se comprendre.

Une complexité linguistique ancienne

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, plus de vingt langues étaient couramment parlées sur l’île de Formose. Deux langues de la famille chinoise, le hokkien (de Taïwan) et le hakka (ainsi que ses variantes) étaient pratiquées par les habitants de la côte ouest, la première dans les plaines, la seconde dans les collines. À celles-ci s’ajoutaient une vingtaine de langues austronésiennens parlées par des aborigènes, le plus souvent montagnards. Le hokkien de Taïwan, appelé aussi taïwanais, était la langue la plus pratiquée, et par là même utilisée comme langue véhiculaire entre les différents peuples.

Un régime, une langue nationale

En 1895, la colonisation japonaise débuta et la scolarisation devint obligatoire. Sans grande surprise, la langue d’enseignement choisie fut celle des colonisateurs : le japonais. Sans connaissance ni maîtrise de cette langue, il était difficile de poursuivre des études supérieures. Le japonais remplaça ainsi le taïwanais et devint la lingua franca.

À l’arrivée des troupes de Chiang Kaï-Chek en 1945, la situation linguistique fut rendue encore plus complexe par la cohabitation d’un million d’immigrants parlant des langues originaires de toute la Chine avec six millions de Taiwanais parlant déjà des langues différentes, et qui s’aidaient du japonais pour se comprendre. Afin de consolider « l’identité chinoise », le régime imposa le mandarin comme langue nationale et méprisa toute autre langue, en particulier le taïwanais, pratiqué par la majorité des habitants de l’île. « C’est un dialecte qui ne s’écrit pas. Il n’est utilisé que par des illettrés, des hommes mal élevés et grossiers » disaient les gouverneurs. Tout usage du taïwanais à l’école était ainsi passible d’une amende, ou contraignait son auteur à porter autour du cou une pancarte où était inscrite : « je ne pratiquerai plus mon dialecte ».

Se réapproprier les langues en voie de disparition ?

Dans le sillage de la démocratisation engagée dans les années 80, l’utilisation de ces langues locales ne fut plus considérée comme tabou. Mais l’Histoire était passée et un fossé linguistique avait été creusé : les parents ne voulaient plus transmettre leurs langues à leurs enfants de peur qu’ils ne soient exposés aux moqueries à l’école, et, plus tard, dans le monde du travail.

Depuis une dizaine d’années, l’enseignement des ces langues locales est réintroduit dans le système scolaire dans le but de les sauvegarder et de promouvoir leur utilisation au sein des nouvelles générations. L’objectif politique ? « Consolider l’identité taïwanaise en redécouvrant les langues de nos grand-mères et les histoires de cette île. » Les opposants à cette initiative la considèrent quant à eux comme « une perte de temps » au détriment « d’un enseignement de l’anglais qui gagnerait à être plus important à l’école pour une plus grande ouverture au monde ». Parmi eux, certains manifestent en outre leur inquiétude en se demandant : « Que faire, si nos enfants ne reconnaissent plus la Chine comme leur mère-patrie ? »

On l’aura compris, l’utilisation d’une langue plutôt qu’une autre est devenue un enjeu politique. Lors des campagnes électorales, les candidats saluent, voire donnent des discours en d’autres langues que le mandarin afin de montrer leur « attachement à Taïwan et aux locaux ». Au delà de cet enjeu politique, que doivent faire les Taïwanais face à cette diversité linguistique ? La conserver et l’entretenir, ou tendre vers une nation monolingue ?

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Les Taïwanais sont-ils croyants ?

« Les Taïwanais sont-ils croyants ? » C’est une question que les Français me posent fréquemment. La question paraît naïve, je n’ose pourtant pas y répondre avec simplicité. Selon des études officieuses, le taoïsme et le bouddhisme sont les deux religions les plus populaires à Taïwan. Chacune est pratiquée par environ un tiers de la population. Dans les 10% restants, on trouve des chrétiens (4% dont deux tiers de protestants) et des ikuan tao (3%). Les musulmans sont, quant à eux, en minorité (0.2%). Au vu de ces chiffres, on aurait tendance à croire que plus de trois quarts des Taïwanais sont croyants. Néanmoins, cette logique est trop simpliste pour décrire la réalité complexe de la sociologie religieuse taïwanaise.

Coutumes traditionnelles et pluricroyance

La première source de complexité est l’existence des « coutumes traditionnelles ». Ils s’agit d’activités organisées au cours des fêtes traditionnelles telles que Qing Ming (culte des ancêtres), la fête des fantômes (prière pour les morts) et le nouvel an, ou pendant des occasions spéciales comme l’ouverture d’un magasin, une période d’examens scolaires, et l’anniversaire d’un dieu. Bien que ces cultes soient d’origine taoïste, il serait imprudent de juger que tous ses pratiquants sont croyants. En effet, il est difficile de distinguer ceux qui pratiquent d’un point de vue purement culturel de ceux qui sont superstitieux (i.e. croient par crainte de malheur) et de ceux qui croient vraiment l’existence des dieux. Même si la quasi-totalité de la population respecte ces coutumes, cela ne veut pas dire que les Taïwanais sont tous taoïstes.

La seconde source est la « pluricroyance » : pratiquer plusieurs religions en même temps. Plusieurs enquêtes montrent qu’il existe un chevauchement non négligeable entre les bouddhistes et les taoïstes taïwanais, ce qui réduit le nombre total de croyants. Ceci montre que la frontière entre le bouddhisme, le taoïsme et les croyances traditionnelles reste très floue à Taïwan.

Vocations sociales et laïcité inexistante

Il existe des ressemblances entre Taïwan et la France en ce qui concerne la religion. Si dans les villes françaises les églises ont toujours leurs places, à Taïwan, ce sont les temples. En France, il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour fêter Noël, tout comme à Taïwan, baïbaï  est devenu une manière d’être, valable aussi pour les non-croyants. Un dernier exemple : la liberté de religion est garantie à Taïwan comme en France, contrairement à la Chine où les pratiques de cultes sont formellement interdites.

Mais il existe également des dissonances qui paraîtraient étonnantes aux yeux des Français. À Taïwan, une partie des mesures sociales sont assurées par les religions. Beaucoup de temples taoïstes permettent, par exemple, aux gens d’emprunter une petite somme d’argent sur l’honneur à taux zéro ; les églises investissent dans la santé publique et dans l’éducation en parallèle du gouvernement ; et le bouddhisme taïwanais est connu pour sa participation au bénévolat. Par conséquent, les religions donnent en général une image très positive, et les Taïwanais apprécient et sont généreux envers les organismes de culte. Cette générosité permet aux religieux de continuer d’assurer leurs vocations.

D’autre part, la participation politique des organismes religieux taïwanais est aussi à souligner. Par exemple, le taoïsme taïwanais a un lien très étroit avec l’économie et la population rurales. Ainsi, les dirigeants politiques locaux et les députés sont souvent proches des dirigeants religieux. Parfois même, ils ne font qu’un. Du côté du bouddhisme, on s’habitue à voir ses responsables faire une déclaration politique ou s’entretenir avec les présidents de parti. Cette participation politique se retrouve également chez les chrétiens de manière similaire. L’église presbytérienne taïwanaise est pionnière dans le mouvement d’indépendance et nombreux sont les chefs indépendantistes chrétiens. En somme, la notion de laïcité (au sens stricte) n’existe pas à Taïwan. Au contraire, les partis politiques s’attachent à entretenir d’aussi bonnes relations les leaders religieux qu’avec les hommes d’affaire.

En résumé, les Taïwanais ne sont peut-être pas très croyants au sens rigoureux d’identité religieuse, mais les organismes de culte sont et ont toujours été des acteurs importants de la société. La religion ne se cantonne pas au seul plan personnel chez les Taïwanais. Son poids dans la vie politique, économique et sociale est loin d’être négligeable.

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La Bible et la démocratisation de Taïwan

La laïcité est née en France en raison des conflits entre l’État et l’Église, mais à Taïwan, paradoxalement, les églises, et notamment le protestantisme, ont joué un rôle incontestable dans la démocratisation du pays et dans le mouvement indépendantiste. Il peut paraître étrange, mais la démocratie et la liberté sont des valeurs d’origine occidentale, et les missionnaires en poste à Taïwan sont vite devenus la principale source de propagation de ces idées modernes.

Les premiers missionnaires sont arrivés au 17e siècle. À cette époque, ce furent surtout des aborigènes taïwanais qui se convertirent au christianisme et acceptèrent l’éducation dispensée par ces missionnaires. Néanmoins, lorsque quelques années plus tard, des Chinois installèrent pour la première fois un système de gouvernance sur l’île, la religion chrétienne n’eût plus droit de cité à Taïwan.

Les missionnaires furent de retour au 19e siècle, et fondèrent de nombreuses églises sur l’île. C’est à ces presbytériens médecins, qui soignèrent les habitants insulaires et construisirent des hôpitaux, qu’on doit l’implantation du christianisme sur l’île. Ils construisirent des écoles, fondèrent le premier journal, rédigèrent l’histoire de Taïwan à partir de documents historiques et accomplirent toutes les activités religieuses en langue véhiculaire de l’époque, taïwanais. Outre sa foi, le christianisme introduisit ainsi sur l’île une médecine, une pensée et tous les autres outils d’une modernité conçue par l’Occident. Il en résulta un système qui peu à peu forma les élites économiques, sociales et intellectuelles taïwanaises.

En 1949, le gouvernement nationaliste chinois replié à Taïwan instaura la loi martiale, interdit l’usage des langues taïwanaises, et prit le contrôle de certaines activités religieuses. Ce gouvernement mit ainsi la Bible en langues taïwanaise et aborigènes à l’index, et opprima les organisations religieuses locales, au premier rang desquelles l’église presbytérienne qui était la plus active dans la société taïwanaise. Cependant, où l’oppression règne, la résistance naît, car les croyants presbytériens, membres des élites taïwanaises, se trouvèrent vite confrontés à une double discrimination : religieuse et politique. L’intervention de l’église presbytérienne dans la vie politique taïwanaise prit donc racine dans le combat pour la liberté de culte mené contre un gouvernement « chinois » qui refusait de s’inscrire dans la complexe organisation de la société taïwanaise.

En 1971, la République de Chine (régime actuel à Taïwan) fut exclue de l’ONU au profit de la République populaire de Chine (la Chine communiste). Le gouvernement installé à Taïwan perdit depuis lors toute légitimité d’être chinois dans la communauté internationale, et c’est dans ce contexte que l’église presbytérienne taïwanaise publia la même année les Déclaration et Conseil de l’église presbytérienne taïwanaise à l’État de Taïwan où elle met l’accent sur « le droit des Taïwanais de déterminer leur propre destin ». De plus, elle demanda en 1977 au gouvernement d’abandonner sa représentation irréaliste de la République de « Chine » et de constituer un État indépendant. C’est ainsi qu’au cours de la loi martiale, de 1949 à 1987, la lutte pour la liberté de religion se transforma en lutte politique au soutien des mouvements démocrates et indépendantistes.

La nature de l’intervention du christianisme dans la société taïwanaise est donc fort différente de celle qui a eu lieu en France en raison des conditions historiques de l’apparition de l’église presbytérienne, et de son profond enracinement dans la société taïwanaise qui en a résulté.

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Les bombes au nom du riz

Le 13 novembre 2003, un colis inconnu fut signalé à la police. Dans une cabine téléphonique de Taipei, capitale de Taïwan, avait en effet été déposé un colis sur lequel était inscrit : « Ceci est une bombe, ne la touchez pas ! », « Contre l’importation du riz ! », et « Le gouvernement doit défendre le peuple ! ». C’était bien une bombe, car l’on trouva dans le colis des explosifs et tout ce qu’il fallait pour les faire sauter, mais pas l’auteur de cet acte. Une deuxième bombe fut déposée neuf jours plus tard avec ces mêmes notes devant un bâtiment gouvernemental, mais cette fois-ci accompagnée d’un petit sachet de riz. Une troisième, une quatrième, ... jusqu’à une dix-septième bombe, furent ainsi découvertes l’une après l’autre durant un an, sans que la police ne parvienne à mettre la main sur le revendicateur que les médias avaient surnommé : « le poseur de bombes au nom du riz ». La dernière bombe fut trouvée le 12 novembre 2004, et, deux semaines plus tard, un homme se rendit à la police en se déclarant responsable de la pose des dix-sept bombes. Il fut condamné à cinq ans et dix mois de prison. Cet homme se nomme Yang Ru-Men, jeune paysan issu d’une famille de riziculteurs.

« Le riz n’est pas une bombe, pourquoi doit-il porter autant de péchés ? Si l’on néglige la dure réalité quotidienne, toutes les luttes paysannes, la mondialisation, l’OMC, tout ce qui rend la vie des agriculteurs de plus en plus difficile ; si l’on ferme les yeux sur ces vieux paysans qui meurent dans les champs à cause de la chaleur, ces enfants privés de déjeuner faute d’argent ; si l’on fait fi de tous ces malheurs, on ne peut cependant occulter l’authenticité quasi romantique qui habite chaque paysan. Ils sont entre nos mains comme ces grains de riz auxquels on a retiré les balles : purs, blancs et brillants, telles des gouttes cristallisées de sueur quotidienne. » Ainsi écrivit le poseur de bombes lors de son incarcération. Si quelque chose éclata alors, ce ne fut pas une bombe, mais une série de débats autour de la condition paysanne qui enflamma la société taïwanaise. Afin d’entrer au sein de l’OMC en même temps que la Chine, Taïwan avait en effet permit en 2002 à l’OMC d’importer massivement des produits agricoles qui menacèrent vite les produits locaux. « Ce dont les agriculteurs taïwanais ont besoin, c’est d’un commerce équitable, non d’un rêve de libre-échange ! » affirma Yang Ru-Men au cours de la grève de la faim qu’il engagea en prison en protestation contre la sixième conférence ministérielle de l’OMC. Les actions de Yang ne mobilisèrent pas seulement des paysans, mais aussi des écrivains, des artistes, et des étudiants qui avaient grandi dans les villages. L’art et la littérature s’emparèrent du sort des paysans, et de nombreuses chansons en témoignèrent à travers tout le pays.

« N’avez vous pas l’impression que la situation des paysans a quelque peu changé ces dernières années ? » ai-je demandé à Yang lors de notre rencontre organisée en 2015, alors qu’il était déjà sorti de prison et toujours déterminé à améliorer les conditions de vie des agriculteurs taïwanais. « Non, le contexte est le même, la seule chose qui ait changé c’est le nombre de publications sur ce sujet, mais les agriculteurs ne vivent ni dans l’imagination des intellectuels, ni de leur littérature », m’a-t-il répondu, en parcourant un marché biologique qu’il avait créé pour augmenter la valeur ajoutée des produits et susciter la vocation agricole chez les jeunes. « Le modèle agricole taïwanais n’a pas besoin de changer car notre île possède très peu de surface cultivable, et l’agriculture taïwanaise a toujours survécu en produisant plus de valeur ajoutée », précise-t-il.

Ce modèle agricole auquel Yang fait allusion est un héritage de la colonisation japonaise qui transforma les insulaires en agriculteurs experts dans l’art de produire pour l’Empereur du riz d’excellente qualité, mais également de la canne à sucre, des fruits tropicaux et du thé, toutes cultures dont les colonisateurs tirèrent grand profit. Lorsque la colonisation prit fin, le régime put ainsi utiliser l’agriculture comme base de développement économique vers des lendemains plus industrialisés.

Onze ans après l’arrestation de Yang, la situation n’a en effet fait qu’empirer. Les terres sont de plus en plus vouées à l’industrie ou au commerce, et le prix des produits agricoles ne cesse de baisser. Tandis que les consommateurs jouissent du libre-échange mondialisé, la situation des paysans se détériore, et ils tombent peu à peu dans une servitude née d’échanges inégaux. Comme en France, les paysans taïwanais ne se déclarent néanmoins pas vaincus, et poursuivent leur lutte contre le libre-échange qui détruit la cellule paysanne familiale au profit d’une agriculture industrielle déshumanisée. Pour se faire, ils se concentrent non seulement sur la qualité de leurs produits, mais aussi sur l’indispensable dialogue entre producteurs et consommateurs. Ainsi, Yang Ru-Men, le poseur de bombes au nom du riz, consacre désormais toute son énergie à favoriser et entretenir ces échanges qui sont à ses yeux les seuls garants d’une production de qualité, sûre, et adaptée aux besoins.

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Colonel le Moine ! Les bouddhistes migrants à Taïwan

Le bouddhisme semble être la première chose qui nous vient en tête lorsqu’on pense à la religion de Taïwan, de la Chine ou même de la plupart des pays asiatiques. Cependant, le bouddhisme n’est pas une religion d’origine chinoise ni d’origine d’aucun pays de l’Asie-Pacifique. Le bouddhisme provient de l’Inde, mais depuis plusieurs siècles, l’Inde n’est plus un pays bouddhiste. Il existe de nombreuses branches du bouddhisme qui se sont répandues en Asie, et la différence entre elles est tellement significative qu’il est difficile de les reconnaître toutes comme bouddhisme à la première apparence. Par exemple, le bouddhisme tibétain est une religion qui gouverne à la fois le royaume sacré et profane, en revanche le bouddhisme répandu à Taïwan, en Chine, au Japon et en Corée est plutôt le bouddhisme « mahayana », une religion qui se situe hors de la société et qui rompt tous les rapports sociaux entre ses pratiquants au sens stricte et le reste de la société. Il est de plus en plus difficile de trouver une organisation bouddhiste qui reste effectivement extérieur aux affaires sociales aujourd’hui, et c’est encore plus difficile d’en trouver à Taïwan.

En 1949, le parti nationaliste qui représentait la République de Chine (régime actuel à Taïwan) perdit ses guerres contre les communistes chinois et se repliait vers le sud de la Chine et enfin à Taïwan. À part emporter toutes les richesses et les trésors en se repliant, les nationalistes rassemblèrent aussi des moines afin de les protéger contre les communistes lorsque ceux-ci furent athéistes et interdirent la religion. Pour cette raison, de nombreux moines sont venus à Taïwan avec l’armée nationaliste. Une fois sur l’île, le gouvernement nationaliste s’est mis dans la construction des temples afin d’une part d’installer ces moines « chinois », et d’autre part d’avoir un minimum de contrôle sur les religions à Taïwan. C’est dans ce contexte historique que les quatre plus grands temples bouddhistes furent construits. Ils appartiennent aujourd’hui respectivement à quatre organisations bouddhistes, dont les fondateurs sont des moines arrivés avec le régime nationaliste.

Ainsi, il est un peu moins choquant d’apprendre qu’un grand maître parmi ces quatre est un ancien agent de renseignement du gouvernement nationaliste, et qu’un autre est actuellement membre du parti nationaliste et était conseiller des affaires partisanes de ce dernier. On va peut-être même trouver compréhensible que certains d’entre eux annoncent leur préférence pour le parti nationaliste au moment des élections ! Cependant, le bouddhisme à Taïwan ne se compose pas seulement de ces quatre temples mentionnées ci-dessus. Malgré la puissance et la richesse invincible des ces quatre temples, le nombre d’organisations bouddhistes se multiple rapidement depuis la levée de la loi martiale en 1987.

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Quand le sushi rencontre la patate douce

Le football est probablement le sport le plus populaire dans le monde, mais à Taïwan, les choses se passent un peu différemment. Si vous donnez un ballon de foot à un enfant taïwanais, il joue avec les mains, non pas avec les pieds. Si vous lui donnez une balle de tennis, c’est un lanceur de baseball qu’il va imiter, en imaginant que la balle qu’il envoie, toute puissante, fait retraire le frappeur. Si les Taïwanais sont passionnés par le baseball, c’est lié à une raison historique. Né aux États-Unis, le baseball est devenu populaire au Japon au début du XXe siècle, pendant que Taïwan était sous la colonisation japonaise. C’est ainsi que le baseball fut introduit sur l’île, et qu’au fur et à mesure, il est devenu le sport national de Taïwan.

Le baseball n’est pas le seul témoin du régime colonial. Dans le taïwanais, la langue véhiculaire à l’époque coloniale, on trouve une quantité étonnante d’emprunts lexicaux d’origine japonaise, que ce soit des mots quotidiens comme pēnn-īnn (hôpital) ou khang-pang (panneau) ou des « japonicismes » comme khi-moo-tsih (moral). Il y a même des emprunts lexicaux qui, dans le japonais, sont eux-mêmes empruntés des langues occidentales, comme ke-cha-ppu (ketchup), kho-ta (quota), ho-the-lu (hôtel), etc.

Pendant une cinquantaine d’années, Taïwan, ou île de Formose, fut sous la domination de l’Empire nippon. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, la politique d’assimilation fut durci et atteignit son apogée. Par exemple, le gouvernement colonial, avec le bâton dans une main et la carotte dans l’autre, essaya d’imposer l’identité japonaise aux autochtones en les forçant à japoniser les noms, à parler japonais et à se convertir au shintoïsme (religion traditionnelle japonaise). Suite à la défaite de l’Axe, le Japon se retira de Taïwan, ce qui mit fin à la politique d’assimilation. La société taïwanaise a cependant absorbé et fait sienne certaines coutumes japonaises. Ainsi, il ne faut pas s’étonner de voir des washitsus et des tatamis chez les Taïwanais, des sashimis apparaître comme entrée au repas de mariage traditionnel, ou beaucoup d’insulaires fréquenter l’onsen, un bain thermal japonais en hiver.

Malgré la colonisation, les Taïwanais, contrairement aux Chinois, ne montrent pas trop d’hostilité envers le Japon. La modernisation du pays par les Japonais pourrait en être une des raisons, dont l’intention d’origine, comme tous les colonisateurs, n’était qu’exploiter les ressources. Une autre explication serait un sentiment relativisé par rapport au régime qui a pris le pouvoir après. La discipline, la politesse et l’hygiène que le gouvernement colonial avait apprises jadis aux insulaires sont devenues aujourd’hui des valeurs fondamentales au sein de la société. Et ce serait la comparaison avec d’autres dominations vis-à-vis de ces critères que Taïwan dilue sa haine envers le Japon qui a laissé un bilan plutôt « positif ». En tout cas, l’histoire n’empêche pas les jeunes taïwanais d’embrasser la culture japonaise contemporaine, lorsque cette dernière s’exporte dans le monde entier.

L’ouverture de la société taïwanaise est exacerbée par son caractère insulaire. Les emprunts à la culture japonaise ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres, et la culture de l’île de Formose ne cesse d’évoluer au cours du temps. Certains éléments sont absorbés, d’autre oubliés sur les chemins de l’Histoire. Ainsi l’identité de ses habitants se modèle-t-elle.

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La philosophie exilée et l'île déracinée

Comment peut-on ne pas sentir chez soi alors qu’on n’est jamais parti ? Cette question me hante toujours. Car au long de l’histoire de ma chère patrie, Taïwan, chez les personnages taïwanais décrits dans tout genre de documents - que ce soit roman, poème ou autres - je retrouve souvent un sentiment répétitif à l’aide des métaphores du déracinement des plantes ou de l’expérience d’être orphelin. Un sentiment d’être exilé se trouve çà et là. Ce sentiment de déracinement, cependant, n’est pas totalement relié à l’exil physique de leur patrie, car il apparaît, semble-t-il, plus souvent chez les Taïwanais de souche ayant vécu sur l’île depuis plusieurs générations, plutôt que ceux qui y sont arrivés autour de 1949. Depuis longtemps, ce sentiment m’est incompréhensible, jusqu’au jour où je rencontre Simon Weil dans son livre « L’Enracinement », où elle décrit une France déracinée à plusieurs reprises et dessine un espoir d’une France enracinée.

Simone Weil était une philosophe française d’origine juive. Étant juive, Weil devait quitter la France pour assurer la sécurité de sa famille. Elle a passé quelques mois à New York avec sa famille, puis à Londres en 1942 pour participer à la France Libre. C’est dans ce contexte historique que L’Enracinement fut publié avec l’aide d’Albert Camus après la Seconde Guerre mondiale. Ceci était également son dernier texte. Elle mourut en 1943, en refusant d’avoir plus de nourriture que les Français sous le régime de Vichy.

L’identité juive attire peut-être plus notre attention, mais pour moi, le fait qu’elle soit d’origine alsacienne est aussi important. Car la cession de l’Alsace paraît peut-être moins sanglante que le massacre des Juifs ; elle ne déchire pas pour autant moins le peuple de sa racine. La racine joue un rôle décisif pour l’humanité selon Weil, car c’est à partir d’elle que nous bâtissons une identité, une culture, et encore, une civilisation. Elle explique ainsi l’importance pour l’homme d’avoir sa propre racine : « Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments de l’avenir. »

L’être humain, selon Weil, étant différent des plantes, n’a pas une racine déterminée naturellement. C’est pourquoi, quant à l’idée de l’enracinement, il ne s’agit pas de retourner au lieu de provenance au sens géographique. Au lieu de chercher un lieu géographique ou un mode de vie précis pour le tenir comme la racine d’un peuple particulier, ce que Weil entend par « enracinement », c’est de retrouver la conscience de la collectivité vivante qui englobe un passé collectif, un présent commun et projette un avenir de l’ensemble de la communauté.

L’homme forme par nature une racine, puisqu’il est un animal social qui organise une vie collective. Cependant, ce n’est pas pour cela que l’enracinement va de soi chez l’homme, car il peut à tout moment être déraciné par des forces intérieures ou extérieures. La France était déracinée pour Simone Weil lorsqu’elle écrit L’Enracinement. Le processus de déracinement n’a pas commencé seulement sous la domination du Troisième Reich, mais bien longtemps avant celle-là. Weil caractérise ainsi le déracinement : la maladie des peuples, imposée par un pouvoir étranger, dans le but de les éloigner de leurs racines.

Un peuple peut être déraciné de diverses façons, dont être envahi par un pouvoir militaire de l’extérieur est la plus simple. Pourtant, mis à part l’ennemi extérieur qui déracine le peuple par l’invasion, il existe encore l’ennemi intérieur qui arrache le peuple d’une vie collective en le faisant devenir des individus mécaniques comme de petites composantes d’une machine. La France était ainsi déracinée, à double titre. Les ouvriers étaient déracinés, exilés et réadmis « à titre de chair à travail » ; le peuple est déraciné car il n’apprend sa culture qu’en la considérant comme un moyen mais non plus une fin ; la nation ensemble est déracinée, car elle est dans la servitude d’une idéologie qui venait de l’extérieur.

Quant à Taïwan, n’est-il pas une victime parfaite de cette crise du « déracinement » selon Weil ? Lorsqu’on regarde l’histoire de cette île, on ne voit que des vaincus, la domination extérieure, la cession de l’un à l’autre, et enfin une identité nationale imposée. Les aborigènes taïwanais (dits Austronésiens) ont été successivement conquis par les Hans, les Néerlandais, les Mandchous, les Japonais, et enfin, les nationalistes chinois (le parti KMT). Et en 1949, la victoire du communisme en Chine a forcé le KMT à quitter la Chine et à se replier sur Taïwan. C’est un pays déraciné : le gouvernement déraciné déracine les habitants de Taïwan en leur imposant son imagination de l’État, et ces derniers ont été déracinés par les déracinés ! Comme le dit Simone Weil : « Qui est déraciné déracine »…

Ce n’est pas seulement le régime ou les lois qui viennent de l’extérieur qui « déracinent » les Taïwanais, mais aussi la notion de « patrie » : la République de Chine en tant que « vraie Chine » qui replie à Taïwan. Depuis, les Taïwanais identifient un pays imaginaire à son pays, ils identifient des histoires qui n’ont pas eu lieu sur leur territoire à leurs propres histoires, et ils ressentent la douleur d’un massacre qui n’a ni eu lieu sur leur terre ni fait d’impact direct sur eux.

Taïwan est une société immigrante, le déracinement fait peut-être partie de son essence. Cependant, cela ne veut pas dire que le peuple taïwanais ne peut pas avoir une racine commune parce qu’ils n’ont pas un passé commun. L’histoire est souvent considérée comme un ensemble inchangeable d’événements passés. Cependant, on continue à réécrire notre histoire, car l’histoire est en effet une imagination collective qui nous libère de la détermination du passé tout en nous permettant d’avoir de nouvelles possibilités à l’avenir.

Les Taïwanais contemporains sont peut-être confrontés à des difficultés d’avoir un lien continuel avec les Taïwanais dans le passé, mais nous pourrions être « enracinés » en refondant des valeurs communes à partir de notre vécu qui n’est peut-être pas longue mais certainement collective.

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