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Têtes de pastèques

La coupe de cheveux réglementaire dans les écoles secondaires est dans la mémoire collective de la plupart des Taïwanais. En 1969, le ministère de l’Éducation imposa un standard de la coupe de cheveux : les garçons, tout comme les militaires, devaient avoir les cheveux dits « plats » (平頭), et les filles ne pouvaient pas les laisser dépasser le cou arrière. En 1978, cette restriction a été relâchée : les garçons eurent alors droit à 3 cm de cheveux (三分頭), et les filles furent autorisées à les garder jusqu’à 1 cm sous les lobes d’oreilles sur les côtés et jusqu’au col à l’arrière. L’expression « tête de pastèque » (西瓜頭) décrit cette coupe de cheveux courts des écolières. Les motifs insolites, les teintes ou les permanentes étaient strictement interdites. Les supporteurs de la coupe réglementaire étaient souvent les parents, les enseignants ou les gérants de l’école. Ils soutenaient que la coupe réglementaire, tout comme les uniformes, facilitait les élèves à se concentrer sur l’apprentissage. Ces règles étaient également liées à la culture et à la politique de l’époque.

 

Les opposants, des élèves bien sûr, argumentaient que la décision de l’apparence leur appartenait et que chacun avaient des goûts différents sur le style de cheveux. Suivant les mouvements de l’époque visant à accroître les libertés individuelles, le ministère de l’Éducation annonça la suppression de la coupe de cheveux réglementaire en 1987. Cependant, les collèges et les lycées gardèrent leur propre règlement intérieur au sujet de la coupe de cheveux. La quête de la suppression totale de règle sur les cheveux se poursuivit donc, parallèlement à la requête de la démocratie dans la société.

De nos jours, la coupe de cheveux réglementaire dans les écoles est devenue une page de l’histoire. Les élèves participent largement à la décision de l’école sur la vie étudiante. L’image d’élèves avec les « têtes » identiques s’est raréfiée. Mais la « tête d’élève » (學生頭) : un style de cheveux courts, propres et nets est toujours un choix. Parfois le mode retourne en arrière !

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Instructeur militaire

En parlant des leurs souvenirs de leur instructeur militaire au lycée, les Taiwanais ont toujours beaucoup d’histoires aventureuses à partager : fumer en cachette dans un coin de l'école, échapper aux mains de l’instructeur pour sécher des cours et entrer dans l’école en apportant en douce des cigarettes, des BD, etc. Les étudiants qui portent des uniformes modifiées pouvaient même gagner l’admiration de leurs camarades s’ils passaient sous les yeux de l’instructeur sans être remarqués.

 

S’il faut choisir les faits les plus marquants de l’histoire de Taïwan, l’incident du 228 (28 février 1947) n’y échappera pas. Cet épisode a joué un rôle tournant quant à la politique et à la société de l’après-guerre, dont l’influence se fait encore ressentir à nos jours.

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Dans de nouveaux souliers

J'ai eu la chance de vivre une expérience atypique, juste après l'obtention de mon baccalauréat. Boursière du gouvernement taïwanais, je suis partie faire une année de lycée dans un établissement pour filles, dans le district de Yilan, en famille d’accueil. En immersion complète, j'ai dû me plier aux règles vestimentaires locales.

 

La liste des fournitures de rentrée résumait la panoplie complète de l'élève taïwanaise : un uniforme et un sac aux couleurs de l'école, ainsi qu'une belle paire de souliers en cuir noir. Sur chacune de mes chemises, le tailleur broda mon numéro d'étudiante, mon nom et ma classe. Il me fournit également un pantalon et une jupe plissée noire qui descendait en dessous des genoux. Nous avions le droit d'acheter nous-même nos chaussettes à condition que celles-ci soient parfaitement blanches et couvrent nos chevilles. Nos chemises, dont nous ne pouvions ouvrir un bouton, devaient impérativement être rentrées dans nos pantalons et nos jupes. Il nous était défendu de porter du maquillage ou du vernis à ongle lorsque nous étions en uniforme, aussi bien à l'intérieur qu'en dehors de l'établissement. Les colorations capillaires étaient également interdites.

 

Chaque établissement scolaire emploie du personnel pour vérifier que les élèves se plient au règlement. Il n'était pas rare de les voir nous surveiller sur le chemin de l'école. Nous avions droit à des rappels à l'ordre dès que nous commettions un faux pas. Entre autres, on me fit une remontrance en public, diffusée au micro dans toutes les salles de classes, pour avoir adressé la parole à un élève du lycée pour garçons en sortant de la gare un lundi matin.

 

Malgré toutes ces contraintes, je garde de cette année un très bon souvenir. Les jeunes esprits prennent de malins plaisirs à défier les interdits. Jamais je n'avais vu de jeunes gens faire preuve d'autant de créativité pour arranger leur apparence. Il n'était pas rare de raccourcir la longueur de nos jupes à la lumière de lampes de poche dans nos chambres de dortoir, ou de glisser des lacets (que nous nouions autour de la taille) dans les ourlets de nos chemises pour donner l'impression que celles-ci étaient rentrées dans nos pantalons. Nous avions des pics d'adrénaline lors de l'inspection du matin, lorsque nous passions devant les gardiennes, les doigts croisés dans nos poches, priant pour que les retouches effectuées la veille passent inaperçues.

 

L'uniforme était un sujet qui unissait les élèves entre elles, dont nous débattions souvent avec le personnel de l'école, et dont nous étions finalement très fières. Peu après ma sortie de lycée, j’eus vent d'une agréable nouvelle : enfin, les élèves seraient autorisées à porter leur chemises à l'extérieur. Notre lutte avait porté ses fruits. Néanmoins, ceci me fit un pincement au cœur : au fond, j'aimais peut être bien l'ancien modèle.

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Épouse-moi au sommet !

À Taïwan, plus de deux cents cinquante sommets côtoient les 3000 mètres. Chacun a son propre profil et sa propre particularité, ce qui fait de Taiwan un paradis pour les alpinistes. Cependant, le sommet principal du mont Yu Shan (montagne de Jade), le point culminant de Taïwan (3952 m), est moins attirant aux yeux des alpinistes que le deuxième plus haut sommet, le sommet principal du mont Xue Shan (montagne de neige, 3886 m). La raison de cet attrait vient du fait que son ascension est considérée comme plus stimulante. Non seulement celle-ci compte 300 mètres de plus que pour le mont Yu Shan, mais les infrastructures sont aussi moins complètes. L’ascension du Xue Shan demande donc plus de préparation et plus d’entraînement. Le Xue Shan est également réputé pour ses points de vue magnifiques et pour son écosystème très riche. Un autre atout attire les randonneurs : l’itinéraire de l’ascension passe par l’Aiguille Est du Xue Shan (3201 m), qui figure elle aussi dans les fameux « Cent pics de Taïwan ». Pour les « collectionneurs », cela fait donc deux conquêtes à la fois.

À Taïwan, il est très courant que les nouveaux mariés fassent une séance de photographie de mariage en plus de la cérémonie. J’ai été invitée par une amie passionnée par la randonnée à participer à sa séance de prises de vues, qu’elle a décidé faire sur le mont Xue Shan ! Grâce au beau temps, nous avons pu observer le lever du soleil et la magnifique Voie lactée. Les porteurs des matériels nous ont épargné des kilos de charges sur le dos, et nous avions même encore l’énergie suffisante pour plaisanter arrivés en haut de la « pente des pleurs ».

Le lendemain, la piste après la forêt noire était devenue plus difficile, et chaque kilomètre consommait davantage d’énergie. Après le cirque glaciaire, le chemin final de l’ascension au sommet nous attendait. Ce chemin était encore plus effrayant que la pente des pleurs : dénivelé positif de 350 mètres pour chaque kilomètre ! De plus, les roches de cette zone subissant constamment une altération climatique importante, phénomène appelé météorisation, le sol est recouvert de gravier, et nos jambes n’étaient pas loin de déclarer forfait.

Après cette dernière épreuve, nous finîmes enfin par arriver. Travaillant dans un musée de la science, je ne pus m’empêcher de penser au naturaliste japonais Kano Tadao, qui en son temps était également monté sur le Xue Shan pour une enquête biologique. Il n’est plus là aujourd’hui, mais la vue reste inchangée. Pour le jeune couple, ce voyage est bien sûr devenu bien plus qu’une simple séance photographique. C’est un souvenir précieux, qu’ils raconteront très certainement à leurs enfants et petits-enfants.

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À la ville, à la montagne : la culture de la promenade à Taïwan

Entre l’océan et les montagnes, vivent les habitants de l’île de Taïwan. La mer et la montagne forgent le caractère des insulaires. L’île de Taïwan est couverte à 70% de montagnes et de collines, qui émergent dès la lisière des villes. Ensemble, elles forment un tissage hétéroclite mais harmonieux.  

La vie des Taïwanais et leur rapport avec la montagne sont avant tout déterminés par les activités économiques. Les trésors de la montagne et la variété du climat permettent aux insulaires de développer de nombreuses activités économiques en dehors de la pêche, par exemple l’extraction du charbon et du marbre, ou les cultures commerciales comme le thé, etc. De nos jours, malgré la modernisation avancée de Taïwan, la vie métropolitaine s’accompagne toujours d’activités en montagne dans la banlieue. Monter au sommet des montagnes en plein milieu de la nuit, en groupe et en scooter, est presque devenu un symbole de la vie estudiantine. Ces activités liées à la montagne ont créé une nouvelle culture, qui renouvèle notamment la tradition du thé à Taïwan chez les jeunes générations. Le mont Niau-Khong (Maokong en mandarin), situé auprès du périphérique de la capitale, attire les étudiants la nuit pour… déguster une tasse de thé ! La culture du thé trouve ainsi un nouveau souffle dans les montagnes proches des villes, grâce aux loisirs des citadins.

Comme il y a très peu de plaines, les montagnes de banlieue et les collines en périphérie des villes sont un mélange de zones urbanisées et de champs, où l’on trouve pêle-mêle des habitations, des fruits, du thé, du café. Les cultures Hakka et aborigène enrichissent également le paysage des montagnes. Les montagnes sont ainsi devenues des lieux où l’on sort se changer les idées, mais où l’on peut aussi faire connaissance avec les différentes cultures de Taïwan, ce qui favorise le tourisme et enrichit l’économie locale.

La géographie particulière de Taïwan impose une imbrication complexe entre ville et montagne, qui s’accompagnent toujours l’une et l’autre. On retrouve ainsi chez les Taïwanais modernes la serviabilité et la solidarité ancestrales dans le maintient de traditions comme le service du thé gratuit au bord de la rue pour les promeneurs. Cette culture particulière de la promenade dans les montagnes de banlieue se renouvèle donc sans cesse au fil du temps.

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Sur le toit de Taïwan

Taïwan est un endroit d’une diversité incroyable : aventure culinaire, expérience culturelle hors du commun et nature merveilleuse. La Mère Nature a légué à Taïwan de magnifiques montagnes, de nombreuses sources chaudes, cascades, coraux et forêts primitives.

Dans les montagnes sacrées d'Alishan, à 2000 m d'altitude, c'est le paradis des cyprès. Ils possèdent un pouvoir mystérieux : raconter le passé. En effet, ils sont au moins une quarantaine à avoir vécu des événements marquants de notre histoire.

Le plus vieux est le Silver Sage, qui a vécu plus de 3000 ans. Il a récemment été foudroyé et depuis, son état de santé s'est détérioré. Il a fini par être euthanasié en 1997 et avant d’être coupé. Son corps s'est doucement transformé en poussière auprès d'une fameuse gare en montagne.

La plupart de ces cyprès géants sont facilement accessibles aux touristes. Un géant de 2300 ans a été désigné comme le roi de tous. Ses trentaines d'autres compagnons se chargent d'accueillir chaleureusement les visiteurs, les empêchant d'aller déranger le Vieux Sage. Le Vieux Sage a 2600 ans et est magnifique, magique et tout-puissant. Il se tient debout comme un poteau en soutient le ciel. Sa cachette se trouve au fond de la forêt et pour y accéder, il faut compter 40 minutes de marche. Même si ce n'est pas si loin, seulement peu de gens y vont.

Notre prochaine destination est le plus haut sommet de l'île, le Yushan. Il lui manque seulement quelques mètres pour atteindre les 4000. On laisse la voiture devant un gîte qui se trouve à son pied. Une randonnée de deux jours nous attend ! On doit se lever au petit matin pour commencer la marche car le chemin sera long. On passe la deuxième nuit dans un refuge à 3400 m. On nous conseille d'aller au lit tôt pour avoir la vue spectaculaire du lever du soleil depuis le sommet du Yushan le lendemain matin. Afin d'y arriver suffisamment tôt pour pouvoir témoigner de cette scène magnifique, on se lève à 2h du matin et commence à marcher avec un groupe de randonneurs, tous prêts pour cette expérience mystique. Doucement, pas à pas, en s'arrêtant de temps à autre pour respirer un peu plus d'oxygène, on arrive enfin au sommet. Le soleil point à l'horizon et colore majestueusement les nuages. Le flash des appareils photos venant de toutes directions essaie d'éterniser ce moment précieux. Mais ce qui ne peut être capté par les photos, c'est la beauté au moment présent.

Au début, la difficulté de l'ascension me préoccupe et je n'arrête de me demander : à quoi bon donner autant d'effort ? Avec le temps, mon cœur réussit à trouver l'harmonie avec ce bel entourage même après des heures de marche monotone. Le cœur bat plus fort à la montée et se calme sur le plat. Toutes les sensations sont affinées et mon esprit se confond avec l'environnement, la frontière n'existe plus. Le sommet nous offre une vue grandiose et pendant un instant, on est unis avec l'univers.

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Randonner à Taïwan

La beauté et la tranquillité en haute montagne sont deux raisons parmi tant d’autres qui attirent les alpinistes, qui doivent, en même temps, aussi faire face au caprice, à l’imprévisibilité et à la dangerosité de la nature. Bien que 268 sommets au-dessus de 3000 m se concentrent sur une surface à peine plus grande que la Belgique et qu’en vol d’oiseaux, ces montagnes ne paraissent pas si éloignées de grandes villes, les activités en haute montagne ne sont pas aussi accessibles qu’en Europe, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Ceci est dû à plusieurs raisons que je vais essayer de vous présenter dans ce qui suit.

L’accès en haute montagne est difficile. Les chaînes de montagnes sont orientées nord-est et seulement trois routes principales coupent l’île de l’Est à l’Ouest. Et malheureusement, ces routes ne résistent pas bien aux pluies torrentielles de l’été amenées par les typhons, lesquels sont auteur d’innombrables glissements de terrain. Les typhons ont une trajectoire difficile à prévoir, il n’est donc non plus pas évident pour les randonneurs d’envisager leurs itinéraires au-delà d’une semaine à l’avance.

Afin de mieux repérer et secourir les randonneurs au cas de conditions météorologiques défavorables ou catastrophes naturelles, il est désormais obligatoire de se munir d’un permis valable avant de s’aventurer dans certaines zones montagneuses. La procédure n’est pas compliquée et peut se faire en ligne, puis le permis est délivré sous quelques jours.

Les infrastructures ne sont pas nombreuses et, s’il y en a, elles sont assez simplistes. Certes, il y a des refuges à disposition des randonneurs, mais étant donnés leur rareté et le nombre limité de places, il faut réserver suffisamment à l’avance pour pouvoir avoir un lit. S'équiper correctement et avoir une bonne autonomie sont essentiels car on ne trouve pas beaucoup, voire aucune possibilité de s’approvisionner, une fois parti dans la nature. Il est donc primordial de prévoir assez à manger et de se préparer pour le pire. C’est ainsi que les activités de haute montagne créent une barrière difficile à franchir. Mais d’un autre côté, cette dernière garde la beauté des montagnes intacte. De quoi faire rêver les randonneurs !

Il ne faut pas se passer des cartes topographiques non plus, car le balisage n’est pas si clair et les sentiers peu pratiqués. Comme aucun organisme centralisé ne s’occupe du balisage, ce sont les clubs de montagne qui attachent des banderoles le long du chemin, indiquant leur trace de passage. Et des fois on trouve aussi des panneaux en bois. Les cartes topographiques les plus récentes datent de 2000 dont certaines ne sont plus en vente. Elles sont seulement disponibles dans certaines bibliothèques où on peut s’en procurer facilement pour en faire des photocopies…

Chaque année, de nombreux bons randonneurs échouent en haute montagne. Il faut savoir reculer d’un pas si les conditions extérieures ne sont pas optimistes car les montagnes sont éternelles, elles seront toujours là. Être humble devant  Mère Nature et ne pas faire sa caprice sont les premières leçons que les Taïwanais ont apprises de leurs environs.

Grâce à la distance réduite entre villes et montagnes de banlieue, beaucoup de Taïwanais se contentent de marches d’une journée pour sortir du brouhaha de villes. De nombreux courts itinéraires de tout niveau sont proposés, que ce soit pour les familles, les randonneurs amateurs, confirmés ou professionnels. Et ces sentiers sont, pour la plupart du temps, assez bien balisés.

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Une élection qui envahit la maison !

Mon premier contact avec la vie politique à Taïwan s’est fait quelques mois après mon arrivée sur l’île, en janvier 2012. Invitée par une colocataire à participer au mariage de sa sœur dans le centre du pays, nous assistions le soir même, et à ma grande surprise, à l’un des derniers meeting de campagne de Tsai Ing-Wen. Une semaine plus tard elle perdait les élections contre Ma Ying-jeou, réélu assez largement.

Moi tout ça me passait un peu au-dessus, mon niveau de chinois était au raz du sol, alors la politique taïwanaise, j’en étais bien loin… J’aurai presque oublié l’événement si ce n’était un petit détail : cette petite serviette sur laquelle est inscrit « Tsai Ing-wen, Taiwan Next » qui trône encore dans ma cuisine. Mine de rien, un candidat politique à Taïwan, ça vous envahi une maison ! Les crayons, les gommes, les carnets, les calendriers, les éponges, les casquettes, les bouteilles d’eau, les inévitables autocollants, et même les cochons tirelires ! Le candidat est une marque, et tout est permis pour essayer de le rendre tendance. En 2015, Tsai Ing-wen avait tellement le vent en poupe qu’une boutique entière consacrée à la vente d’objets à son effigie avait été installée dans le centre de Taipei. Plus c’est mignon, plus ça passe. Gratuits ou payants, ces objets s’inscrivent dans le quotidien, élections après élections.

M’étant au fil des années familiarisée avec la culture locale (et la langue chinoise), je dois avouer avoir été surprise de remarquer des « étrangetés » dans les habitudes politiques locales. Voyez-vous, à Taïwan on reste statique à un concert de rock, mais on chante et on danse lors des meetings de campagne. On ne débat pas politique entre amis ou en famille, mais on s’enflamme sur internet. On n’a pas de nature moqueuse pour un sou, sauf quand il est question de ridiculiser un politique. On parle aussi de victoire de la démocratie quand la participation à une élection présidentielle est au plus bas.

Mais ce qui me marque le plus aujourd’hui c’est l’implication des jeunes en politique. Née en France dans les années 80, ma génération vit dans l’ombre Mai 68. À Taïwan, Mai 68 c’était il y a deux ans. Ici on l’appelle 318. Bien sûr le Mouvement des tournesols, comme on le nomme à l’étranger, est extrêmement différent de l’événement français. Tout de même, les deux ont en commun d’avoir créé un sursaut national, provoqué par les jeunes générations dans un esprit de défi à l’autorité, politique ou sociale. Ils ont  depuis été nombreux à se lancer en politique, rajeunissant soudainement la moyenne d’âge des candidats.

C’est donc avec une immense curiosité que j’observerai les prochaines périodes d’élections à Taïwan, pour vérifier si les élans post-318 réussissent ou non à s’inscrire dans le temps… Autrement que par des vestiges d’objets plus ou moins utiles !

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À Yanshuei, on danse avec les pétards

Nous sommes 13 jours après le nouvel an lunaire. À Yanshuei, des foules, équipées de casques, de gants, de manteaux et de pantalons épais comme des guerriers prêts au combat, arrivent devant le Temple martial de Yanshuei.

« T’es sûr que ton manteau protège bien ? »

« J’sais pas. On verra ! »

Dos tournés aux « ruches », ils attendent impatiemment, ne pouvant s’empêcher de se retourner pour regarder ces structures.

À six heures du soir, le moment arrive. Des centaines de pétards sortent des « ruches » et attaquent sans pitié les fêtards. Les explosions et les cris dominent l’atmosphère tandis que tout le monde danse dans le fumée et dans la lumière.

Quitte à fêter le nouvel an lunaire de façon stéréotypée (danse de dragon, écriture de sentences parallèles, etc.), les habitants de Yanshuei (à Taïnan, Taïwan) ont des traditions qui impressionnent les touristes. Tous les ans, les 14 et 15 du 1er mois du calendrier lunaire, des gens venus de partout cherchent à être « félicités » par des pétards dits « de ruche ». Ces explosifs sont rangés en colonnes dans des boîtes. Lorsqu’ils sont allumés, les pétards sortent des boîtes comme des abeilles se précipitant hors de leurs ruches. D’où le nom.

Il serait possible que l’origine de la fête soit la peste qui ravagea Yanshuei en 1885. Faute de remèdes, les habitants prièrent les Dieux d’arrêter l’épidémie et le prêtre indiqua qu’il fallait faire défiler les Dieux dans Yanshuei en lançant les pétards sur le chemin pendant toute la nuit. Après le rite, le miracle arriva. La peste disparut quelques jours plus tard. Ainsi, pour remercier les Dieux, le défilé et le lancement des pétards sont reconduits tous les ans peu après le nouvel an.

Il faut savoir qu’une grande partie de ces pétards est à lancer vers les Dieux. C’est loin d’être irrespectueux. En revanche, l’éclat et le bruit symbolisent la popularité des Dieux dans la croyance traditionnelle. C’est pour cette raison qu’il est interdit de se positionner entre les palanquins des Dieux et les ruches, et que les participants sont invités à rester à l’extérieur, s’ils veulent « profiter » des balles perdues.

Pour les touristes, la sécurité est primordiale. Il est interdit de porter des K-way pour leur tissu en plastique. Le casque à moto est fortement recommandé pour bien protéger le visage et les yeux. En outre, il faut bien serrer tous les espaces par lesquels les pétards peuvent entrer comme le cou, les poignets et les chevilles. Malgré tout cela, les fêtards trouvent quand même leurs manteaux et pantalons troués et des bleus sur leurs jambes, bras ou poitrines. Mais ils trouvent également la joie et la satisfaction.

Les Taïwanais disent que « la fête (du nouvel an) n’est pas terminée si le 15 (jour de la fête des lanternes) n’est pas encore passée », d’autant plus que la fête de Yanshuei marque un apogée pour mettre fin au nouvel an lunaire. Les habitants de Yanshuei ont réussi à transformer une crise du passé en une coutume locale. Peut-être que peu de gens aujourd’hui connaissent l’histoire de la peste, mais du moins, l’éclat et le bruit restent dans la mémoire collective.

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Tous à l'encensoir !

Dans toutes les cérémonies traditionnelles de Taiwan, l’encens, sous forme de  fins bâtons, est l’un des élément principaux. Pour beaucoup l’odeur qui se dégage de leur fumée évoque la paix et la quiétude, propices à l’expression du respect envers les dieux, les ancêtres et les esprits.

Mais pour d’autres, l’encens serait plutôt un excitant ! Ceux-là se réunissent pendant la nuit du réveillon du nouvel an lunaire pour s’adonner à ce que l’on appel la course à l’encens. Massés devant les portes des temples et prêts à s’élancer, ils tiennent tous dans leurs mains une gerbe d’encens allumée, le premier qui réussira à déposer sa gerbe dans l’encensoir recevra, selon la légende, la bénédiction des dieux pour toute l’année.

Minuit sonne, les portes s’ouvrent. Bâtons à la main, les fidèles sprintent jusqu’à l’autel ! En un clin d’œil on trouve déjà des centaines de bâtons dans l’encensoir et presque autant de fidèles qui réclament la première place dans une ambiance bon enfant. Cette nuit-là le fracas des pétards fait oublier le calme habituel des lieux comme le froid mordant qui y règne en cette saison, mais la prière reste dans tous les esprits.

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Suivre la cadence de la nature

Si les écoles et l’administration s’adaptent aujourd’hui au calendrier grégorien comme en Occident, le calendrier luni-solaire, que nos grands-parents consultent encore régulièrement, n’est pas tombé en désuétude pour autant. En effet, ces deux calendriers coexistent (en paix !) et jouent des rôles complémentaires. Notamment, les fêtes traditionnelles dépendent toutes du calendrier luni-solaire, ce qui lui octroie une position inébranlable.

Le calendrier luni-solaire comporte douze mois par an, avec six mois de 29 et six autres de 30 jours, ce qui fait une année de 354 jours. Il indique la phase de la lune (le 1er de chaque mois indique la nouvelle lune et le 15 la pleine lune), d’où le mot lunaire ; des mois intercalaires  lui sont ajoutés pour qu’il suive plus ou moins le soleil, d’où le mot solaire.

Ce n’est pas un calendrier banal qui vous indique seulement les dates et les jours fériés. Il fut inventé dans une société agricole, où suivre le mouvement du Soleil et de la Lune était essentiel pour connaître les saisons de pluie et de sécheresse. Dans le calendrier grégorien, on trouve deux solstices et deux équinoxes en fonction de la position Terre-Soleil tandis que dans le calendrier luni-solaire, on trouve 20 autres périodes solaires qui découpent une année solaire en intervalles de 14, 15 jours. Ce sont aussi ces dernières qui décident de quel mois intercalaire ajouter.

Il y a encore un siècle, un Taïwanais moyen ne pouvait pas se passer de ce calendrier avant de commencer sa journée car il indique aussi ce qu’il est recommandé de faire et ce qui est à éviter. Ceci pour dire que les comportements humains devraient également être régis par l’univers... comme les saisons agricoles ! Bien que ceci ne vaille plus pour la plupart des événements quotidiens, les mariages et les enterrements restent encore ceux pour lesquels consulter le calendrier et choisir une bonne date font partie de la préparation.

Revenons aux fêtes traditionnelles. La pleine lune, ou le 15 du mois, symbolise la réunion, d’où les grands festivals comme la fête des lanternes le 15 du 1er mois (la clôture pour le nouvel an), le festival de la mi-automne le 15 du 8e mois et enfin, le weiya, ou la fête de fin d’année, le 15 du 12e mois. Une question assez naturelle se pose : lorsqu’un mois intercalaire est ajouté, disons, le 8e mois, fêtons-nous deux fois le festival de la mi-automne ? La réponse est non. En effet, aucun festival n’a lieu pendant les mois intercalaires. Dommage pour les fêtards !

Quant au nouvel an lunaire , il a lieu tous les ans du 1er au 15 du premier mois, ce qui correspond à la période du 19 février au 5 mars de l’année courante. Bien évidemment, un grand repas au sein de la famille paternelle sera organisé le 30 du dernier mois au soir pour ouvrir toute une série de célébrations et, en même temps que cela, le fameux animal du zodiaque laisse sa place au suivant lorsque la cloche tinte minuit.

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Riz & avatars

On dit souvent qu’on est ce que l’on mange. La vérité inhérente à cette phrase est toutefois discutable. Il est peut-être plus juste de dire qu’à travers la nourriture que nous consommons, nous contribuons à rebattre les cartes de notre identité sociale et culturelle. De ce point de vue, il est intéressant de se pencher sur l’évolution des pratiques alimentaires.

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Quand l'An arrive

Dans chaque pays, chaque culture, il y a une fête de l’année qui nous rappelle nos racines et notre famille, comme une alarme. En Europe, cette alarme sonne lorsqu’on s’approche du 24 décembre ; à Taïwan, c’est vers le mois février : pour le nouvel an lunaire.

Le premier janvier marque le début de la nouvelle année dans ce calendrier qui est utilisé par plusieurs pays en Asie. En Europe, on dit souvent le nouvel an « chinois » en raison des liens entre la couleur rouge, le symbole du dragon, et  certains styles de vêtements et la notion floue de « l’Ancien Empire chinois ». En réalité, ces éléments culturels sont présents dans de nombreux pays asiatiques comme les fêtes chrétiennes et les mythes gréco-romains en Europe. Cette culture de la fête du nouvel an lunaire vient de la culture Han qui est devenu la culture dominante dans plusieurs pays asiatiques en raison de l’influence de l’empire chinois pendant plusieurs milliers d’années. Cependant, chaque pays s’adapte différemment à cette culture Han, et Taïwan est un exemple singulier. Car la culture Han est une culture d’agriculteurs qui fondent toute sa manière de vivre et son système de croyance sur le rapport de l’homme à la nature saisonnière. L’adaptation taïwanaise de cette culture y ajoute des éléments maritimes marqués par le risque et l’aventure dans cette base de la culture Han, et fait naître des caractères dynamiques qui sont manifestés parfaitement dans cette grande fête de l’année.

La mythologie de la fête du nouvel an consiste toujours en un malheur qui arrive à la fin d’année. Dans la version originelle, un monstre monte du fond de la mer à chaque nouvel an avant le lever du soleil pour piller les récoltes et chasser les humains. On appelle donc ce monstre « Nianshou » (nián : an ; shòu : bête). Chaque fin d’année, le peuple se dit « L’An arrive ! » pour prévenir tout le monde que le monstre va arriver, et essaie donc de monter dans les montagnes les plus hautes pour lui échapper. Un jour, un sage arrive dans le village et voit la plupart des villageois en train de déménager vers la montagne. Peu après, il ne reste plus qu’une famille dans le village, trop pauvre pour partir. Le sage leur dit d’aller chercher les papiers rouges et les bambous pour chasser Nianshou. La famille n’arrive pas à y croire, mais ils lui donnent quand même des papiers rouges et les bambous. Quand la nuit tombe, la famille se rassemble et mange ensemble comme si c’était leur dernier repas. Après le dîner, le sage met les papiers rouges sur toutes les portes de la maison, et attend le monstre dans la maison avec eux. Après minuit, la famille entend que le monstre s’approche de plus en plus, mais au moment où le monstre essaie d’entrer, la couleur rouge lui brûle les yeux. Lorsque les premières lueurs de l’aurore éclatent, le sage sort de la maison et allume les bambous qui font des bruits de pétard. Les éclaires et les bruits envoyés par les bambous aveuglent et assourdissent le monstre, le forçant à fuir dans la mer. Tout le monde sort et se félicite pour avoir fini l’année en paix.

Il y a une version taïwanaise de cette catastrophe de la fin d’année. Il existait un prophète qui dit que l’île de Taïwan serait submergée par l’océan à l’aube du premier janvier. Les Taïwanais prièrent les dieux de leur accorder leur protection, disposèrent de la couleur rouge partout dans leurs maisons pour porter  chance, et placèrent une enveloppe rouge avec un peu d’argent dedans sous leurs oreillers et prièrent les dieux pendant toute la nuit. Chaque famille se rassemble pour un grand repas du réveillon et partage tous les moments de ce dernier jour de l’année ensemble, priant pour la sécurité et la paix.

En raison de cette de la fin d’année, on se salue toujours pour le nouvel an en disant gōngxǐ (félicitation) afin de se féliciter d’avoir passé une année en paix. Nous venons de présenter l’histoire et les activités du réveillon, et nous allons ensuite vous présenter le reste de cette grande fête :

Au premier jour du nouvel an, on se lève tôt, et les enfants de la famille saluent les parents et grands parents et leur souhaitent tous le bonheur pour la nouvelle année. Les personnes âgées de la famille préparent les enveloppes rouges avec un peu d’argent dedans pour les enfants comme un petit cadeau du bonheur. À la même période, le grand défilé a lieu dans la rue avec la danse de la figure du dragon et du lion où les pétards crépitent.

Le deuxième jour après le nouvel an est le jour où les femmes rendent visite à leurs familles d’origine. Dans l’ancien temps, les femmes étaient dans une position subordonnée par rapport à leurs époux, et en charge des tâches ménagères. Ce jour-là est donc le jour des épouses et elles rendent visite à leurs familles d’origine accompagnées de leur nouvelle famille.

Normalement dans la tradition, le festival continue jusqu’au 15 janvier, pendant ces 15 jours, chaque région organise des festivals différents. Le 15e jour est celui de la première pleine lune de la nouvelle année, ce jour-là on se promène dans le village avec une lanterne lorsque tous les quartiers sont décorés avec de nombreuse lanternes qui correspondent au signe représentant l’année. On appelle donc ce jour « la fête de lanterne », et il met fin à l’ensemble du festival du nouvel an.



Culture

Nouvel an lunaire vécu par un Français

Le Nouvel an lunaire à Taïwan, c’est un peu comme le nouvel an lunaire en Chine... Mais à Taïwan, les gens ont une telle générosité et une telle bonté que les choses sont toujours un peu magiques !

Le nouvel an lunaire, c’est sans aucun doute la fête la plus importante de l’année. La date dans notre calendrier habituel dépend du calendrier lunaire. Les Taïwanais ont en général 6 jours de congés payés par an, et il est coutume de les prendre pendant le nouvel an. C’est un moment que l’on passe en famille, où l’on prie, où l’on célèbre. C’est aussi le seul moment de l’année où le petit restaurant de nouilles du coin est fermé. Quelle surprise !

Pour moi qui ai habité dans une fantastique famille taïwanaise pendant près de six mois, j’ai vécu d’assez près les fabuleuses coutumes du nouvel an. La veille du nouvel an au soir, c’est repas en famille tous ensemble, chez les parents du père de famille. Le lendemain à midi, le jour du nouvel an, c’est un nouveau grand repas chez les parents du père de famille, et on se régale en continu ! Cette famille étant d’une tradition bouddhiste modérée, le jour du nouvel an, on ne mange pas de viande. Ceci parce que le bouddhisme pur rejette le fait de tuer les animaux. Et c’est aussi là que les actifs donnent ces fameuses petites enveloppes rouges contenant de l’argent à leurs proches.

L’après-midi, on va d’abord prier dans un superbe temple bouddhiste de Changhua, en allumant un peu d’encens. Cela prend peu de temps... Ensuite on va voir le soleil couchant sur la montagne de Baguashan en buvant un thé aux fleurs. Certains font tout ceci en rajoutant un bain de pied. Et comme souvent à Taïwan, les jeunes ont du mal à décrocher de leur téléphone ! C’est rigolo !

Le deuxième jour de l’an, la tradition veut que l’on aille manger chez les parents de la mère de famille, mais toutes les familles ne le font pas forcément ainsi... Les Taïwanais chrétiens de l’église protestante près de chez moi se rassemblent et m’invitent pour manger un grand repas tous ensemble, car l’Église, c’est un peu comme une seconde famille.

Pendant la semaine du nouvel an, il est aussi très commun d’aller rendre visite aux amis proches de la famille, que l’on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer dans le tourbillon bien occupé de l’année.

Exactement 14 jours après le nouvel an (un demi-mois lunaire après), c’est la fête des lanternes (元宵節). Dans la soirée, après un nouveau repas en famille, on se balade pendant près de deux heures dans la ville de Changhua avec nos lanternes en papier, éclairées à la bougie, dans l’hiver doux de Taïwan. On s’arrête parfois près d’un temple. C’est le bon esprit qui emplie cette fête !

Pendant ces quinze jours de célébrations, le gouvernement de Taïwan organise un énorme festival des lanternes, dans un endroit différent chaque année. Feux d’artifices, danses aborigènes, spectacles, créations artistiques et plastiques, petits mausolées de divinités taoïstes, etc... Et tout ça avec un monde fou, mais dans une incroyable bonne humeur !

Taïwan est un grand message de Sagesse. Allez en faire l’expérience, vous en serez comblés !

Culture

La cuisine qui porte bonheur

Le nouvel an lunaire à Taïwan, tout comme Noël en France, rassemble tous les membres de la famille autour d’un grand festin le soir du réveillon. La tradition veut que toute la famille s’asseye autour des tables rondes sur lesquelles se trouvent une fondue et d’autres plats qui l’accompagnent. C’est ce que l’on appelle weilu en mandarin, ou uî‑lôo en taïwanais.

Le menu du réveillon est soigneusement composé par les chefs de la famille qui choisissent des plats « porte-bonheur ». Souvent, c’est par un jeu de mots que l’on leur donne une signification auspicieuse. De plus, chaque région a développé des plats et des spécialités en fonction des produits locaux et des religions exercées. Il est donc difficile de donner une liste exhaustive de tous les grands plats du nouvel an. Ci-dessous, nous vous donnerons une image globale de ce repas annuel, les plats classiques qui le composent ainsi que leurs sens.

Dans les familles traditionnelles, une grande cérémonie a lieu le midi du réveillon pour honorer les divinités et les ancêtres. Évidemment, rien ne doit manquer sur l’autel ! On y trouve les « trois sacrifices » (三牲, un poulet entier, un poisson non écaillé et un morceau de cochon), phòng‑kam (椪柑, une pile de mandarines) et des gâteux du nouvel an, dont le tinn‑kué (甜粿, gâteau sucré), le huat‑kué (發粿, gâteau levé) et la tshài‑thâu‑kué (菜頭粿, pâte de radis blanc). Et une fois la cérémonie terminée, ces offrandes seront repris pour préparer le festin du soir.

Quels sont les jeux de mots derrière ces noms de plats ? En effet, en taïwanais, le poulet entier (全雞) se prononce de la même façon que l’expression « toute la famille » (全家) ; en mandarin, « avoir du poisson » (有魚) se prononce comme « avoir des restes » (有餘), souhaitant que le ménage puisse épargner ce qui a été récolté durant l’année ; et enfin, le cochon (豬) se prononce comme « toute chose » (諸), et que par extension « que tout va bien ».

Le chou-moutarde est un légume d’hiver qu’il ne faut pas oublier lors du repas. Comme il garde sa couleur verte même après des heures de cuisson, on l’appelle tn̂g‑nî‑tshài (長年菜), qui veut dire « légume de longévité ». D’après la légende, manger un chou-moutarde en entier permet de vivre durant l’éternité… enfin, si l’on veut bien y croire ! Ayant un goût légèrement amer mais un arrière-goût sucré, ce plat encourage les gens à surmonter les difficultés rencontrées dans la vie avant que les bons moments arrivent.

Passons aux sucrés maintenant. La pâte du huat‑kué (gâteau levé) est préparée à partir de riz moulu. Une fois la pâte levée, on la fait cuire à la vapeur, ce qui double son volume en éclatant au centre, comme une fleur qui s’épanouit. Le processus d’« avoir fait lever » ou « avoir prospéré » (發過) a une prononciation similaire au nom du gâteau. Et il faut croire que plus l’ouverture du gâteau est grande, plus la famille récoltera de l’argent durant l’année à venir.

Le tinn-kué (gâteau sucré), plus collant que le huat‑kué, est préparé à partir du riz gluant moulu. On y ajoute beaucoup de sucre et, pour varier, des sojas rouges précuits avant de cuire le tout à la vapeur. On peut le déguster soit juste après la cuisson, soit pané. Une expression qui rime dit « tsia̍h-tinn-tinn, kuè-hó-nî » (manger sucré, année prospère). On voit à quel point les Taïwanais ne peuvent pas se passer de ces proverbes qui portent bonheur.

Terminons le repas par la tshài‑thâu‑kué (pâte de radis blanc)  qui est un plat salé mangé à la fin du repas, après tous les gâteaux sucrés susmentionnés. Ne soyez pas étonnés, chers lecteurs francophones, certains Taïwanais adorent alterner (voire carrément mélanger) sucré et salé « afin d’aider la digestion » ! Cette pâte contient du riz moulu et des radis blancs, que l’on produit en abondance en hiver. Le radis blanc se dit tshài-thâu, qui sonne comme « présage (彩頭) ».

À part les plats plutôt classiques présentés ci-dessous, nous allons vous parler d’autres qui sont hors du commun et sont souvent confectionnés délicatement par les chefs de famille pour le plaisir du palais de leurs proches. Les raviolis (水餃) ayant une forme de sycee  sont considérés comme synonyme de la prospérité et de la richesse. Ou bien, le plat dit « ramasse-sous » (黏錢菜), un sauté de légumes épaissi par de la fécule délayée dans l’eau, a une consistance collante et entremêle les petits morceaux de légume, qui ressemblent à de l’argent, de l’or et des bijoux incrustés dans un rocher. Dans les villages côtiers, les fruits de mer sont manifestement des ingrédients principaux. À part tout cela, dans les familles non bouddhistes ni taoïstes, les gens servent aussi du steak pour le nouvel an. Tout est possible aujourd’hui.

Lorsque la tradition rencontre l’Occident, certains plats s’héritent d’une génération à une autre en subissant des modifications tandis que certains autres tombent aux oubliettes. Ceci arrive aussi que de nouveaux plats soient créés pour faire varier la tradition. Que connaissez-vous comme plats du nouvel an lunaire ? Laissez votre palais partir à l’aventure !

Culture

Café Formosa

Cela fait trop longtemps que je n’écris plus pour moi. Las du long hiver québécois, mon cœur se réchauffe très vite à l’idée de pouvoir voyager à nouveau à Taïwan. Dehors, très tôt ce matin, les oiseaux chantent la bienvenue au soleil pendant que ses premiers rayons, d’un tango éclatant, illuminent le vieux papier taïwanais sur lequel je rédige ces mots. C’est le printemps, enfin ! Bienheureux, cette douce et chaude lumière emporte mon écriture vers l’Île aux Orchidées, où pendant quelques étés, je me suis réveillé sous un soleil incandescent, au son de la mer et des rires des enfants de cette petite île perdue dans le Pacifique. Dès l’aube, ils jouaient tous les matins, déjà tout pleins d’énergie, dans leur cour d’école, un terrain vague au bord de l’océan, en nous attendant, impatients de nous revoir. Comme je me réjouissais de cet accueil quotidien dans le berceau du peuple Tao. Formose et ses archipels sont de véritables îles aux trésors… Et la bienveillance de ses divers habitants constitue en vérité l’un de ses plus beaux joyaux.

Bref, le soleil est maintenant levé. Il est grand temps que je me prépare un café. Paresseusement, je rentre pour rassembler les pièces de ma cafetière à dépression. Non pas surnommé ainsi à cause de mon humeur nostalgique, mais bien parce que ce petit kit de chimiste en herbe, avec son bec Bunsen, son ballon sur trépied et son vase en pyrex, concocte un excellent café grâce à l’usage astucieux des lois de la pression atmosphérique. Ce sont bien les Taïwanais ça ! En plus d’être bons, ils sont ingénieux ! J’allume le brûleur. Puis, minutieusement, comme me l’a enseigné mon maître-siphoniste à Taipei, j’entame l’infusion de cet élixir contenant tant de mes souvenirs…

Saviez-vous que Taïwan est l’une des rares régions de l’Asie qui peut à la fois se vanter de son riche héritage agronome, comme de sa florissante culture, relativement au café ? Dès le XIXe siècle, les premières grandes plantations sont l’œuvre de la British East India Company. L’Empire du Japon prend ensuite le relai au début du siècle suivant et fait du café taïwanais, qu’il exporte fièrement, l’un des fleurons de son projet de modernité, tout en inaugurant les premiers salons de café de l’île. Aujourd’hui, fort de son succès économique et démocratique, Taïwan produit toujours un grain de café d’une excellente qualité et sa jeunesse entreprenante, hypermoderne et connectée au monde carbure plus que jamais à l’aide de cette même décoction qui au XVIe siècle soutenait les mystiques soufis en Arabie, pendant leurs longs rituels. Mais, je m’allonge… Et réalise que le soleil est maintenant assez haut dans le ciel. À ce sujet, je dois retourner à la rédaction de ma thèse de maîtrise. Aller ! Un peu plus de café pour prendre courage !

Culture

Taichung city

Entraînement intensif de tir-à-la-corde.
« 早安 (bonjour) ! Smile ! », au niveau du portail principal.
Pratique de la guitare, d’autres instruments aussi, plus ou moins bien.
Il y a aussi une maman et son enfant.
Quelques personnes âgées font des étirements.
Un marché.

La vie de l’université est très différente de celles que nous connaissons en France où on a l’impression de voir tout le monde courir loin du campus dès que les cours sont terminés.

Pas de précipitation dans l’herbe, mais une longue queue civilisée au portail piéton à midi, quand l’heure du déjeuner retentit. L’interdiction de sortir par la voie des véhicules, dix fois plus large et à un mètre de là est respectée.

Le soir, après le club de calligraphie, deux heures tous les jeudis à 19h30, il y a toujours de l’animation. Les clubs y sont pour beaucoup : tir-à-l’arc, musique traditionnelle, guitare, manga, patchwork, astronomie, volontariat, arts martiaux, danse, religion, yoga, médecine traditionnelle et massages, chorale, etc. Il y a de quoi choisir.

À la sortie, c’est encore plus bondé. Nous sommes à Taïchung, au portail principal de l’Université de Feng Chia. Ici s’étend le marché de nuit de Feng Chia, l’un des plus grands de l’île de Taïwan.

Il est 23 heures, la nuit est tombée depuis 17 heures et tout est illuminé.

Pas de personnes bourrées et défaillantes dans les rues, il n’y a pas vraiment de bars. C’est quelque chose qui nous manque peut-être un peu à nous, occidentaux qui avons l’habitude de nous rassembler devant une bière. Pour cela il reste les commerces de proximité, quatre chaînes principales ouvertes tous les jours à toutes les heures.

C’est un pays très pratique.

Il n’y aura jamais besoin d’aller bien loin pour trouver quoi que ce soit. Si on ne peut pas y aller à pied et qu’on n’a pas de scooter il y a des bus. Ici, à Taïchung, il faut les attendre un peu, mais ils sont gratuits pour les trajets de moins de 8 kilomètres.

La vie y est très bon marché. Il n’y a pas de cuisine là où j’habite, mais ce n’est pas vraiment un manque. Acheter des ingrédients est certainement plus cher que manger dehors, en particulier du fait que nous ne sommes pas dans la capitale. Pour moins de deux euros on peut avoir un bol de nouilles ou une assiette de riz et porc pané, copieux, boisson en libre service, souvent du thé froid, le tout servi très rapidement. Une fois, nous eûmes juste le temps de trouver une table que notre commande arrivait.

Bien sûr, le menu tout écrit en chinois, sans images et sur lequel on coche ce que l’on souhaite manger semble bien mystérieux au début. Cependant, une fois certains caractères clefs connus (nouilles 麵, riz 飯, porc pané 排骨, poulet 雞肉, bœuf 牛肉, etc.), c’est l’un des meilleurs moments de la journée.

Culture

Le temps retrouvé

Au cours de l’été 2012, j’ai eu la chance de pouvoir effectuer un séjour d’échange de deux mois dans l’atelier de tissage d’un village aborigène Atayal : le village Bulaubulau, du comté de Yilan, à Taïwan. Parmi les seize communautés d’aborigène taïwanais, cette dernière est en effet réputée pour ses talents de tissage traditionnel.

Ce village a une histoire. Il regroupe sept familles Atayal, ici réunies par Saye, une Atayal mariée avec Wi-lang, un Taïwanais qui n’est pas d’origine aborigène. « La vie de la montagne me manque ; la famille, la nature, le calme, tout me manque », lui confiait Saye, à l’heure de leur retraite. Elle lui proposa alors de retourner dans son village natal, dans le comté de Yilan, et il accepta. Mais que faire dans les montagnes ? Comment y survivre ? Ils songèrent alors à se consacrer à une activité artisanale traditionnelle, mais le temps passe parfois plus vite que les nuages dans le ciel, et les traditions aborigènes, interdites sous la domination japonaise, étaient en voie de disparition. Seule la mère de Saye, une femme de plus de 80 ans, avait conservé en mémoire quelques bribes des techniques de tissage traditionnel, tel qu’il était jadis pratiqué dans ces sept familles. La confection des fils, les matières, les teintures comme le tissage étaient en effet à l’origine entièrement manuelles. C’était le trésor de ce village et il ne donnait lieu à aucune commercialisation. Patiemment, étape par étape, ils ressuscitèrent cet artisanat traditionnel : quelles plantes choisir ? comment effiler leurs fibres, créer et y apposer les teintures, adopter l’ancienne technique de tissage, qui se caractérise par l’emploi de deux couleurs ? Chaque fois que l’atelier expose les tissus, les visiteurs constatent à quel point ce trésor retrouvé est en harmonie avec le paysage montagneux qui l’entoure.

Le métier à tisser est particulièrement intéressant à observer. Il contraint la tisserande à s’asseoir par terre pour réaliser le tissage. À l’aide d’une ceinture en corde et de deux barres adaptées, elle tient les fils de chaînes et tend ses jambes droites afin de maintenir la distance nécessaire à la bonne mise forme du tissage. Ce métier à tisser est nommé «Toantoan » car, lorsqu’il fonctionne correctement, il génère un ronronnement phonétiquement homonyme. Imaginons une scène de la vie d’autrefois : une forêt silencieuse parsemée d’oiseaux, une jeune fille en train de tisser devant une maison, ce bruit doux et régulier que propage un vent léger... Une fois installée, la tisserande doit néanmoins travailler au moins trois heures sans se lever pour tenir la bonne forme du tissage. C’est une épreuve pour les jeunes filles Atayal.

Dans la tradition, la femme Atayal doit maîtriser l’art de tisser avant de se marier. Le jour venu, elle choisit son œuvre préférée, la montre au prêtre qui l’interprète et la tatoue sur son visage : le front et les joues. Ce tatouage signifie qu’elle est devenue une adulte et pourra se marier parce qu’elle a la capacité de protéger sa famille et de la tenir au chaud. L’œuvre témoigne de la passion et de l’intelligence de la jeune femme : deux qualités très importantes au sein de la communauté Atayal. Si son œuvre n’est pas de qualité, elle ne recevra pas un beau tatouage.

Nous sommes habitués à vivre dans un environnement confortable, et très peu de gens pourraient de nos jours vivre au milieu de la nature. Surtout à Taïwan, où la chaleur, l’humidité, la pollution rendent la climatisation indispensable. Le jour de mon arrivée, je me suis immédiatement dit : « Ce village n’est pas à Taïwan ! » Je suis heureuse d’avoir trouvé cet endroit qui m’a permis de découvrir une ancienne culture taïwanaise oubliée. J’ai vécu ici pendant deux mois durant lesquels j’ai appris l’art de tisser tout en observant comment ces sept familles vivent en compagnie des araignées et serpents venimeux, dans cette montagne où ils cultivent fruits et légumes, et construisent des maisons pour leurs animaux domestiques. Parfois, ils accueillent des visiteurs, un maximum de trente personnes ayant réservé au moins trois mois à l’avance.

Taïwan est réputé pour ses produits industriels « Made in Taiwan » qui sont exportés dans le monde entier. Mais qu’en est-il de nos origines, de nos traditions ? J’aime la culture aborigène parce que je suis certaine qu’elle est née à Taïwan, qu’elle est le produit de la rencontre entre cette île et ses premiers habitants. Il faut écouter leur histoire, que les ancêtres font circuler en chansons.

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