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Les défis qui guettent la nouvelle présidente

Le 16 janvier 2016, le peuple taïwanais a élu son chef de l’État pour la sixième fois. Depuis la première élection présidentielle en 1996, la société taïwanaise a radicalement changé. Sur le plan politique, bien que les obstacles sur la scène internationale et ceux par rapport à la Chine ne soient pas encore surmontés, la société taïwanaise, qui est traversée par des lignes de force contradictoires, attend une voix qui la conduira vers la concorde. Par ailleurs, le secteur économique intérieur exige une réforme, étape nécessaire avant toute promesse d’accord de libre-échange avec la Chine. Cette élection présidentielle ne révèle donc pas seulement les épreuves qui attendent le nouveau chef de l’État, mais également l’enjeu de la question existentielle de la République même.

Un pays sans diplomatie

Cette élection détermine le futur président de la République de Chine, régime au pouvoir en Chine jusqu’en 1949, et en exil à Taïwan depuis cette date. La souveraineté de la République de Chine sur Taïwan ne s’exerçait alors que depuis 1945, et pour la première fois, l’île étant auparavant une colonie japonaise. Cette République se trouve aujourd’hui dans une situation gênante, elle représente une souveraineté réelle, mais la réalité de son indépendance est niée par la communauté internationale. Sous ce nom de la République « de Chine », Taïwan est tenue en dehors de nombreuses organisations internationales, et sa voix est donc absente sur la scène internationale. Cette République, en plus de ne pas être reconnue officiellement par la plupart des pays, et d’être considérée comme un régime qui n’existe plus par la Chine communiste (qui revendique donc Taïwan depuis 1949), apparaît même pour certains parmi ses citoyens comme un régime colonial sur l’île.

Cette situation de « la société contre la République » aurait pu être résolue depuis longtemps par une réforme institutionnelle dans n’importe quel autre pays, mais ceci n’est malheureusement pas un choix possible pour les Taïwanais. Alors que la France vit sa cinquième République, certains Taïwanais rêvent aussi de la rédaction d’une nouvelle constitution Taïwanaise qui instituerait une République de Taïwan à la place de la République de Chine. Une telle réforme constitutionnelle semble en effet être un moyen prometteur pour se sortir du blocage dans les affaires étrangères et les relations sino-taïwanaise. Cependant, tant que Taïwan a officiellement pour nom « République de Chine », cela ne pose pas de problème fondamental à la Chine, car ce régime, qui historiquement avait vocation à gouverner toute la Chine, sous-entend que Taïwan n’en est qu’une partie. Mais il en serait tout autrement si d’aventure les Taïwanais décidaient de changer leur constitution, et ainsi de déclarer formellement cette indépendance dont ils jouissent dans les faits depuis plus de 65 ans, surtout depuis le passage à la démocratie dans les années 90.

En effet, une telle situation serait inacceptable pour Pékin. En 2005, la République Populaire de Chine a promulgué une loi anti-sécession, qui autorise l’emploi de « moyens non-pacifiques » contre toute tentative de déclaration d’indépendance de Taïwan. Toute réforme de la République à Taïwan est donc potentiellement très lourde de conséquences, ce qui empêche tout progrès dans les relations diplomatiques et les affaires étrangères. Taïwan, coincé dans la République de Chine, lutte ainsi pour survivre dans la communauté internationale, n’a aucune voix dans les principales organisations mondiales ou régionales, et n’entretient pas de relations diplomatiques normales avec l’immense majorité des autres pays.

L’angoisse de l’isolement et l’obsession pour le libre-échange

Le miracle économique à Taïwan pendant les années 1960-1970 reste une nostalgie pour beaucoup de Taïwanais. Dans la mémoire collective, ce miracle a eu lieu grâce à l’exportation massive, lorsque l’économie taïwanaise s’était concentrée sur la transformation pour l’exportation, grâce à sa force de travail bon marché et son niveau technologique relativement avancé. Par conséquent, alors que dans cette fonction économique Taïwan a été progressivement remplacé par la Chine et d’autres pays moins avancés, les Taïwanais n’arrivent plus à retrouver le chemin du miracle économique.

La faiblesse de l’économie taïwanaise provient en grande partie de sa structure, qui reste celle du temps où l’on connaissait mieux les produits « Made in Taiwan » que Taïwan. Cependant, la menace de l’isolement économique est devenue une angoisse commune, et les Taïwanais tout comme le gouvernement de Taïwan sont obsédés par la signature d’accords de libre-échange, et croient que seuls de tels accords pourraient sauver l’économie. Dans la réalité, ces angoisses et ces obsessions, combinées à des interventions chinoises de plus en plus pesantes lors de la signature d’accords avec d’autres pays, font que les Taïwanais se trouvent désormais de plus en plus dans la dépendance de leur voisin hostile. L’idée d’un accord de libre-échange entre les deux rives est d’ailleurs le plus souvent promue par la Chine.

Société multiculturelle et République indivisible

Taïwan a une longue histoire d’immigration et de colonisation. Différents éléments culturels se mêlent entre eux, et les « cultures chinoises » restent dominantes dans ces mélanges. Cependant, afin de justifier sa gouvernance, le gouvernement chinois nationaliste a imposé une nationalité épurée de ces mélanges à travers le système d’éducation notamment, et a érigé en orthodoxie cette culture officielle chinoise, par rapport aux autres cultures chinoises déjà présentes à Taïwan. Cette nationalité chinoise fut un temps la raison pour laquelle Taïwan garda sa souveraineté. Mais aujourd’hui, cette même nationalité est en train de déchirer la société taïwanaise de l’intérieur. Car l’orthodoxie de cette nationalité chinoise, qui renvoie sans cesse à ses racines restées sur le continent, implique de chercher à se rapprocher de ses origines pour rester légitime. Or, depuis que Taïwan est devenu un pays libre en 1987, l’identité taïwanaise s’est formée en s’opposant à cette identité chinoise.

Les conflits sociaux s’aggravent à chaque échange entre les autorités taïwanaises et chinoises. L’opposition entre « vous, les prochinois » et « nous, les Taïwanais » divise la société en deux. De plus, une troisième voix, celle des aborigènes taïwanais, émerge petit à petit, réclamant le droit à un système d’éducation propre, afin de protéger l’identité aborigène.   

Les pays modernes comme la France sont aujourd’hui constitués de peuples d’une grande diversité, au sein desquels on trouve une multiplicité d’origines culturelles, de religions ou encore d’orientations politiques. La richesse de ces sociétés n’empêche cependant pas la mise à l’épreuve de la concorde nationale, par les conflits qui parfois surgissent de cette diversité.  Mais l’esprit républicain est toujours central dans les pays multiculturels comme la France et les États-Unis, et rappelle aux citoyens qu’ils constituent la République ensemble, selon des principes supérieurs qu’ils défendent au-delà de leurs différences.

Dans le cas de Taïwan, la République de Chine fut crée en Chine en 1911, et Taïwan n’en faisait alors pas partie. Ce serait un véritable tour de force pour le nouveau président de Taïwan d’arriver à promouvoir l’esprit républicain, qui souligne la primauté de la collectivité et transcende les différences, cela sans le pouvoir ni de mobiliser au nom de la République de Chine, ni de fonder une République de Taïwan.

Ce dilemme ne cessera probablement pas d’accompagner Taïwan dans son futur proche, et seule la sagesse pourra nous aider à surmonter ces épreuves.

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La politique à l’ère du numérique

Très récemment, une nouvelle tendance est apparue dans la communauté taïwanaise lors des élections de 2014. Les auteurs de ces actions constituent ce qu’on appelle des « troupes d’internautes ». À l’origine, une troupe d’internautes décrivait tout simplement un groupe d’utilisateurs sur Internet, qui travaillait pour une entreprise et qui publiait massivement en ligne des avis favorables pour ses produits. Ce terme était plutôt péjoratif et renvoyait à des actions bien évidemment illégales qui faisaient l’objet d’une amende. Depuis les élections municipales de septembre 2014, ces « troupes » poussent comme des champignons et viennent remodeler les batailles politiques.

À l’époque, la campagne électorale à la capitale opposait l’élu Ko Wen-Je (柯文哲) et son rival Lien Sheng-Wen (連勝文). Ko, politicien amateur très populaire chez les jeunes, était professeur de médecine à l’Université Nationale de Taïwan. En parallèle de la campagne classique, des équipes web se sont mises au travail derrière des écrans : ils produisaient dessins et animations de caricature diffusés en ligne, des slogans et des paroles mis en valeur par un design créatif. La propagation des informations sur Internet par l’intermédiaire de forums et les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et surtout « PTT », un bulletin électronique qui possède une très grande influence sur la société taïwanaise, s’est révélée plus rapide et efficace. Elle a créé plus d’impact chez les jeunes et modifie l’interaction entre les politiques et les citoyens.

D’une part, le peuple a une meilleure compréhension des sujets politiques et participe plus facilement aux débats. D’autre part, les camps politiques reçoivent quasi-instantanément un retour et peuvent se situer dans l’opinion publique. Cette interaction fournit un terrain pour discuter en profondeur des programmes politiques. Cette année, par exemple, les principaux enjeux sont la sécurité alimentaire, le mix énergétique, le plan de stratégie du développement économique, etc.

Cependant, le monde virtuel n’est pas toujours idéal. À l’approche d’élections présidentielle et législative, les candidats ont bien compris la force des internautes et ont ainsi chacun préparé leurs propres troupes au combat sur le web. Ces troupes tentent régulièrement de (mal)mener les débats et les orienter à leur avantage. De plus, la discussion sur Internet peut parfois être déroutante à cause de l’anonymat et les opinions majoritaires masquent les autres voix. En conclusion, le numérique offre plus d’informations et d’initiative aux internautes mais la désinformation n’est jamais loin.

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La démocratie taïwanaise fête ses 20 ans

« C’est quoi votre système politique à Taiwan ? » Voici une question que l’on me pose régulièrement. Il n’est pourtant pas difficile d’expliquer que Taïwan est un régime semi-présidentiel comme la France. Le président est élu au suffrage universel direct pour un mandat de quatre ans, rééligible une fois. Néanmoins, ce système n’existe à Taïwan que depuis la réforme constitutionnelle de 1994. Auparavant, le droit civil était très restreint. La démocratie est donc encore jeune.

Ce changement fut amené par le président de l’époque, Lee Teng-Hui, qui avait été élu par l’Assemblée nationale (équivalente du Sénat français). La réforme, qui assure la souveraineté taïwanaise, eut pour effet d’énerver la Chine. Celle-ci procéda plusieurs répétitions et manœuvres militaires, tentant d’influencer les intentions de vote. Néanmoins, ce mouvement fut contre-productif. L’élection de 1996 atteint un taux de participation de 76% et Lee Teng-Hui fut réélu avec 54% des suffrages.

Jusqu’à Lee Teng-Hui, le pouvoir exécutif avait toujours été tenu par le Parti nationaliste chinois, dit Kuomingtang (KMT). L’opposition principale, le Parti démocrate progressiste (DPP dans son acronyme anglais), n’apparut qu’en 1987 en rassemblant toutes les forces anti-KMT de l’époque. En 2000, au profit d’une scission au sein du KMT, le candidat du DPP, Chen Shui-Bian, remporta l’élection avec 39,3% des voix . Ce fut la première alternance dans l’histoire politique taïwanaise. Cependant, Chen n’obtint pas la majorité des voix au Parlement.

Quatre ans plus tard, les deux candidats perdants de l’an 2000, Lien Chan (KMT) et James Soong (Parti du peuple en premier, PFP) se réconcilièrent, formant un seul binôme président-vice-président. Le sondage les donnait gagnants. Cependant, la veille de l’élection, Chen Shui-Bian et son vice-président Annette Lu furent attaqués et légèrement blessés par balle. Malgré l’attentat, l’élection fut maintenue et Chen gagna avec seulement 0,22% d’écart, dans la polémique. Néanmoins, la cote de popularité de Chen chuta rapidement à cause d’affaires de corruptions impliquant ses proches, ce qui permit le retour du KMT.

C’est à ce moment que Ma Ying-Jeou, super star de la politique taïwanaise de l’époque, devint le leader de la République de Chine, régime officiel de Taïwan. Auparavant ministre de la Justice puis maire de Taïpei, le président du KMT conquit, sans difficulté, le poste de chef de l’État pendant l’élection de 2008. Sa politique économique - libéralisation des investissements et des échanges commerciaux avec la Chine - fut considérée la panacée des problèmes sociaux taïwanais et séduit les électeurs. Ma Ying-Jeou fut ainsi réélu en 2012 face à Tsai Ing-Wen (DPP), malgré un bilan économique médiocre.

Cependant, la cote de popularité de Ma chuta considérablement très rapidement après sa réélection. D’une part, l’économie taïwanaise tournait mal à cause de la politique de rapprochement. Elle était trop imbriquée dans la politique chinoise pour être flexible et indépendante. D’autre part, les insulaires découvraient que contrairement à ses promesses, le gouvernement de Ma n’avait pas hésité à céder la souveraineté taïwanaise à de nombreuses occasions. Suite à quelques incidents, notamment celui du mouvement des Tournesols, Ma Ying-Jeou et son parti du KMT perdirent totalement la confiance du peuple. C’est pour cette raison que Tsai Ing-Wen et le DPP se trouvent à nouveau au pouvoir à l’issue des élections du 16 janvier 2016.

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Faits divers des élections

Dégage, c’est moi le candidat !

Six mois avant l’élection présidentielle, les deux partis politiques principaux de Taïwan, le KMT et le DPP, présente tout deux une femme candidate. Hung Hsiu-Chu, candidate du KMT, qui termine son mandat à l’Assemblée nationale fin janvier et Tsai Ing-Wen, candidate du DPP, qui s’est déjà lancée dans la présidentielle de 2012.

Cependant, plusieurs discours de Hung en faveur de l’unification avec la Chine au sujet des relations sino-taïwanaises ainsi que la politique qu’elle compte mener sont considérés comme des dérapages extrémistes. D’après les sondages d’alors, Tsai va remporter une victoire écrasante face à Hung. Ceci inquiète les figures politiques du KMT, notamment ceux qui se présentent pour les élections législatives du même jour : « Elle veut juste peut-être promouvoir son idéologie, mais nous, on veut gagner ! ». Alors, l’idée de la remplacer germe.

Trois mois plus tard, bien que la primaire a déjà eu lieu, Hung sort de la scène électorale par un recours spécial. La délégation des membres du KMT vote 812 sur 891 en faveur de l’action, lors d’une assemblée générale extraordinaire dédiée à cette fin. Le président actuel du KMT, Eric Chu (Chu Li-Luan), également maire de Nouveau Taïpei, est ensuite « applaudi » pour représenter le parti à la présidentielle.

Rencontre Ma-Xi, surprise !

Le soir du 3 novembre, une actualité prend les Taïwanais au dépourvu : le président Ma va rencontrer le président Xi quatre jours plus tard à Singapour. Le lendemain, la nouvelle apparaît à la une de tous les journaux. Il s’agit en effet de la première fois dans l’Histoire que les présidents des deux rives du détroit se rencontrent en personne.

A l’issue de l’entrevue, le gouvernement prétend que cette rencontre est une étape historique vers la normalisation de la relation entre les deux régimes, et que la politique « chacun sa Chine » est une nouvelle fois confirmée. Cependant, la réaction du peuple taïwanais est assez mitigée. En allant à Singapour, le président taïwanais a rompu sa promesse de campagne de 2012 : ne pas rencontrer son homologue chinois. Son impopularité et son mandat à terme lui font perdre également la légitimité.

S’agit-il d’une mise en scène pour tenter d’influencer les prochaines élections ? Peut-être. En tout cas, Taïwan a gagné une grande visibilité, même si les médias étrangers n’ont apparemment pas vraiment compris ce qu’il s’est passé...

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